Faut-il craindre une levée des sanctions des États-Unis contre la Russie ?
Le net réchauffement des relations Washington-Moscou pourrait rapidement conduire l’administration Trump à lever ses sanctions visant la Russie. Avec quelles conséquences ?

Les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Russie n’étaient pas très élevés avant le déclenchement des sanctions visant Moscou. Si Donald Trump décide de retirer son pays du front des pays sanctionnant la Russie, les conséquences ne seront donc pas immédiatement significatives.
Une chose que nous a apprise l’actualité internationale de cette dernière décennie, c’est qu’il faut prêter une oreille attentive aux discours politiques, surtout quand ils émanent de responsables populistes ou autoritaires : aussi extravagants qu’ils puissent paraître, ils sont souvent l’expression d’une conviction profonde, associée à une volonté d’agir.
De la même façon qu’il fallait écouter Vladimir Poutine quand il affirmait vouloir soumettre l’Ukraine, il faut aujourd’hui prendre au sérieux les déclarations prorusses de l’administration Trump.
Vers un assouplissement des sanctions états-uniennes
Les nombreuses marques de bienveillance du nouveau président des États-Unis à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine et des oligarques russes annoncent un retrait de Washington des deux fronts du conflit ukrainien. Le retrait du front armé est d’ores et déjà engagé, avec l’interruption du soutien militaire, humanitaire et logistique à l’Ukraine.
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Le retrait du front des sanctions économiques qui pèsent sur la Russie depuis 2014 est aussi à l’ordre du jour. Le 3 mars 2025, Reuters a en effet indiqué que la Maison Blanche avait demandé au département d’État et au Trésor fédéral de dresser une liste de sanctions susceptibles d’être assouplies. On ne sait pas encore lesquelles seraient allégées, ni quand, ni quelles en seraient les contreparties, mais un retrait des États-Unis de la coalition occidentale est une hypothèse probable.
Or, l’efficacité des sanctions économiques repose largement sur l’asymétrie des forces en présence. Plus le poids économique des pays qui imposent les sanctions est élevé, plus la pression sera forte, avec des possibilités de contournement limitées, et un coût réduit pour ces pays. La formation d’une large coalition est ainsi une condition du succès, et le désengagement des États-Unis ne peut que mettre à mal les efforts pour contenir les capacités économiques de la Russie.
Quelles conséquences exactes ?
Les conséquences de ce retrait sont difficiles à évaluer. On peut toutefois avancer des arguments rassurants, car autant l’aide militaire des États-Unis a joué un rôle crucial sur le front, autant ce sont les autres pays de la coalition qui ont été en première ligne sur celui des sanctions.
Pour des raisons géographiques et culturelles, les États-Unis ne sont pas un partenaire majeur de la Fédération de Russie. Avant la mise en place des sanctions (en 2014, puis en 2022), à peine 5 % des exportations russes de biens hors énergie étaient destinées au marché américain (Graphique 1).
Côté importations, la proportion est encore moins importante : de 3 à 4 % des biens importés en Russie provenaient des États-Unis. À l’inverse, les pays d’Europe occidentale, l’Ukraine, mais aussi le Japon et la Corée sont des partenaires économiques naturels de la Russie. Si l’on ajoute les autres pays de la coalition, qui inclut d’autres partenaires commerciaux mineurs de la Russie, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le poids de cet ensemble dans le commerce extérieur russe est sans commune mesure avec celui des États-Unis : en 2021, ces pays représentaient en effet plus du tiers des exportations russes (hors énergie) et près de la moitié des importations.
De ce fait, les pays européens et le Japon ont assumé l’essentiel du coût associé aux trains de sanctions commerciales qui se sont succédé depuis 2022.
Pour donner un ordre de grandeur, la baisse des exportations vers la Russie, entre 2021 et 2023, a représenté environ 1 % du PIB pour la Slovaquie, pour la Finlande et pour la République tchèque, 0,44 % pour l’Allemagne, de l’ordre de 0,2 % pour la France et l’Italie… et moins de 0,03 % pour les États-Unis (Graphique 2).
Une quantification plus précise confirme le faible impact qu’aurait la levée des sanctions américaines. À partir d’une estimation de l’impact des sanctions sur le commerce bilatéral, puis d’une simulation d’un modèle théorique permettant de prendre en compte les mécanismes d’entraînement liés aux chaînes de valeur et aux variations de revenu, l’effet estimé des sanctions de 2022 est significatif, mais d’une ampleur modeste.
Elles auraient engendré une baisse du niveau de vie de 2,62 % pour les Russes. Dans cet ensemble, la part imputable aux États-Unis est négligeable, comme le montre la simulation d’un scénario où Washington n’aurait pas participé aux sanctions cette année-là : la perte pour la Russie n’aurait été ramenée qu’à 2,60 %, soit 0,02 % de moins – un changement bien modeste.
Vers une vaste coopération économique Washington-Moscou ?
Ces estimations ont cependant leurs limites et la vigilance reste de mise. Même si le potentiel de commerce avec les États-Unis reste faible, une levée unilatérale des sanctions offrirait tout de même une bouffée d’air bienvenue à l’économie russe.
Elle pourrait permettre l’accès à des biens sensibles à double usage (civil et militaire). Une suppression des sanctions financières américaines aurait pour conséquence de relancer l’investissement en Russie – aujourd’hui étranglé par des taux d’intérêt prohibitifs – et de faciliter les stratégies de contournement en réduisant les contraintes sur les paiements internationaux.
Tout cela sans compter que les États-Unis pourraient aussi aller au-delà d’un simple retour à la situation de 2021 : après tout, aucun signe ces dernières semaines ne permet d’écarter la perspective d’une administration américaine qui encouragerait une coopération économique volontariste avec la Russie. Rappelons d’ailleurs que la conversation téléphonique Trump-Poutine du 18 mars a donné lieu, sur le site de l’ambassade des États-Unis à Moscou, à un résumé se concluant par ces mots :
« Les deux dirigeants ont convenu que l’amélioration des relations bilatérales entre les États-Unis et la Russie offrirait des avantages considérables. Il s’agira notamment de conclure d’énormes accords économiques et d’assurer la stabilité géopolitique une fois la paix rétablie. »

Matthieu Crozet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.