Quand Israël importe un conflit franco-français

L’invitation de Jordan Bardella et Marion Maréchal à un colloque contre l’antisémitisme organisé à Jérusalem a scandalisé la gauche. Elle s’inscrit néanmoins dans un processus de rapprochement assumé entre le gouvernement israélien et certains partis nationalistes européens... L’article Quand Israël importe un conflit franco-français est apparu en premier sur Causeur.

Avr 3, 2025 - 11:54
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Quand Israël importe un conflit franco-français

L’invitation de Jordan Bardella et Marion Maréchal à un colloque contre l’antisémitisme organisé à Jérusalem a scandalisé la gauche. Elle s’inscrit néanmoins dans un processus de rapprochement assumé entre le gouvernement israélien et certains partis nationalistes européens.


En proie à la guerre la plus longue et à la crise politico-institutionnelle la plus profonde de son histoire, Israël s’est offert fin mars une polémique qui fleure bon la France des années 1980. « Faut-il ériger autour du RN un cordon sanitaire ? » se sont demandé en chœur les belles âmes progressistes du pays quand elles ont appris que le président du parti à la flamme et la petite-fille de Jean-Marie Le Pen (en sa qualité d’eurodéputée du parti Identité-Libertés) se rendaient à Jérusalem.

Combat commun et pluralisme

Alors qu’en 2006, le gouvernement de l’État hébreu avait fait savoir qu’il ne laisserait pas entrer Marine Le Pen, alors députée européenne, sur son territoire, c’est en tant qu’invités officiels que Jordan Bardella et Marion Maréchal ont participé le 26 mars à une conférence contre l’antisémitisme placée sous le patronage du président israélien Isaac Herzog. D’autres représentants de divers partis nationalistes européens, membres notamment du Fidesz hongrois de Viktor Orban, du Parti pour la liberté néerlandais de Geert Wilders, des Espagnols de Vox ou des Démocrates de Suède, étaient également conviés à cet événement organisé par le charismatique ministre de la diaspora Amichai Chikli.

Quand la liste des invités du colloque lui a été communiquée, Bernard-Henri Lévy, qui devait prononcer le discours d’ouverture, a annulé sa participation. « Faire de la realpolitik, c’est inévitable – mais pas au risque de faire de Jérusalem, deux jours durant, la capitale d’une Internationale illibérale qui se moque des valeurs démocratiques qui sont l’un des piliers d’Israël », a-t-il indiqué dans une lettre ouverte au président Herzog. Avec lui, les déprogrammations ont alors volé en escadrille, du grand rabbin du Royaume-Uni Ephraim Mirvis, au commissaire du gouvernement allemand pour la vie juive et la lutte contre l’antisémitisme Felix Klein.

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« Comment pouvons-nous boycotter des gens qui viennent à une conférence contre l’antisémitisme dans l’État d’Israël ? Tous ces boycotteurs délégitiment les personnes qui nous soutiennent le plus. C’est une terrible injustice », s’est ému le ministre Chikli dans le quotidien Israël Hayom avant de justifier l’invitation des partis controversés par un ensemble de combats communs avec eux, mais aussi par le respect d’un pluralisme au sein du monde juif. « Parmi les juifs de la diaspora, il y a plus d’une opinion, observe-t-il. Il y a le CRIF, mais il y en a d’autres. Je ne prétends pas parler au nom de tous les juifs de la diaspora, et je n’accepte pas non plus l’idée qu’ils forment tous un bloc progressiste monolithique contre Trump et Bardella. »

Pour calmer le jeu, le président Herzog, fidèle à sa fonction de médiateur, a offert une solution de repli aux participants juifs du colloque, en les recevant la veille, à sa demeure, en cercle restreint – comprendre sans les invités honnis. De leur côté, les moutons noirs n’ont pas envisagé une seconde de renoncer à leur voyage. Ainsi Marion Maréchal nous a confié : « J’y suis allée pour dénoncer la montée de l’antisémitisme en France et en expliquer les causes, et aussi pour réfléchir à la façon de combattre cette menace commune pour nos sociétés respectives que sont l’islam radical et l’organisation des frères musulmans. »

La fin du cordon sanitaire ?

Côté Rassemblement national, on rappelle que cette invitation est l’aboutissement d’un long processus de rapprochement avec le gouvernement israélien. « Ce voyage est somme toute normal, même s’il est historique, juge Julien Odoul, porte-parole du parti. C’est la suite logique : il y a eu déjà plusieurs rencontres au préalable, entre Marine Le Pen et Chikli en Espagne, avec Jordan Bardella aussi. Et il y a au sein de la communauté juive une adhésion de plus en plus affirmée au RN, les personnalités de Jordan Bardella et Marine Le Pen séduisent de plus en plus, avec une position claire dans la lutte contre l’islamisme, qui offre aux juifs la possibilité de vivre en sécurité. »

Vue d’Israël, cette visite n’apparaît pas comme scandaleuse pour tout le monde. Yossi Taieb, député à la Knesset et président du groupe d’amitié parlementaire Israël-France, n’est pas choqué par la présence du RN. « Certains cercles en Israël commencent à voir ce parti comme un interlocuteur légitime, notamment parce qu’il affiche une position pro-israélienne et anti-islamisme, remarque-t-il. Depuis le 7-Octobre, il faut reconnaître que le RN et ses dirigeants ont été irréprochables dans leur soutien. Pour ma part, je fais une distinction claire entre Marine Le Pen et son père, dont les propos antisémites ont conduit à son exclusion du parti par sa propre fille. »

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Sur cette question, le député Taieb ne fait qu’embrasser la position de son gouvernement. Quelques semaines plus tôt, Gideon Sa’ar, ministre des Affaires étrangères, avait fait savoir qu’il levait officiellement l’interdiction pour les diplomates israéliens de dialoguer avec trois formations nationalistes européennes : « J’ai donné instruction à mon ministère d’établir des relations avec le RN en France, les Démocrates de Suède et Vox en Espagne. » Il confirmait ainsi un tournant dans la politique de son pays, qui jusqu’alors pratiquait le cordon sanitaire avec les partis nationalistes.

Quelque chose est donc en train de changer au royaume d’Israël, mais jusqu’où ce rapprochement diplomatique ira-t-il ? Si le RN n’est plus persona non grata, la prochaine étape sera-t-elle d’accueillir Marine Le Pen elle-même pour une visite officielle ? « Rien de prévu à l’heure qu’il est », répond un porte-parole de son parti. Mais selon nos informations, un voyage à Jérusalem est à l’étude pour les mois qui viennent. Un voyage qui pourrait parachever le processus de dédiabolisation et provoquer, sans doute, une levée de boucliers autrement plus importante que le séjour de Bardella et Maréchal.

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