Jean-Louis Porchet: le producteur et l’injustice

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Avr 4, 2025 - 19:22
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Jean-Louis Porchet: le producteur et l’injustice

Le producteur Jean-Louis Porchet, qui avait soutenu le film « The Palace » de Polanski, s’est donné la mort.


Le producteur Jean-Louis Porchet s’est donné la mort le 31 mars. Il avait eu soixante-seize ans deux jours plus tôt. Basée à Lausanne, son entreprise CAB productions fondée en 1984, a accompagné plus de 90 films, d’Alain Tanner à Kieslowski en passant par Claude Chabrol, Olivier Assayas et bien d’autres encore.

Jean-Louis Porchet avait également, contre vents mauvais et marées toxiques, coproduit le film de Roman Polanski The Palace. Cela restera comme l’ultime honneur de son parcours d’homme de cœur et d’amoureux du cinéma. La tempête empoisonnée déchaînant ses miasmes meurtriers contre l’immense réalisateur devenu paria a fini par le briser.

On touche le fond

La presse suisse a rendu un bel hommage au producteur, autodidacte atypique et imaginatif, doué pour la vie, pour l’art, et suprêmement pour l’amitié. L’on crut bon cependant d’écrire que Jean-Louis Porchet se serait « fourvoyé dans un projet déraisonnable : The Palace tourné à Gstaad par Roman Polanski » (Le Temps), ou ailleurs, que « The Palace lui a été fatal » (La Tribune de Genève) – formule d’une hypocrisie toute victorienne, qui passait pudiquement sous silence l’enchaînement de circonstances ayant entraîné la mise en faillite de sa maison de production, et ainsi la ruine de Jean-Louis Porchet, consécutive en effet à son engagement enthousiaste et déterminé sur ce film auquel il tenait tout particulièrement.

« Déraisonnable », la liberté que s’octroya le producteur de soutenir un projet de Roman Polanski ?  Obéir à la meute lyncheuse passe aujourd’hui pour « raisonnable », il est vrai. Et les mêmes qui rampaient jadis devant Polanski et auraient vendu père et mère pour tourner sous sa direction, lui tournent piteusement le dos aujourd’hui, tel Jean Dujardin, à qui le réalisateur de J’accuse avait offert un rôle – peut-être trop grand pour lui, mais la force du film sauvait le comédien. À une question indécente de la sinistre et tellement grotesque commission d’Inquisition de l’Assemblée nationale sur les VHESS dans le cinéma, présidée par la doucereuse coupeuse de têtes en chef Sandrine Rousseau (commission instaurée comme par un décret souverain de Judith Godrèche, et par conséquent votée à 100%, mieux qu’en Corée du Nord), l’acteur répondit qu’il « ne savait pas s’il ferait le choix aujourd’hui de tourner avec le cinéaste accusé d’agressions sexuelles » (sans « l’exclure » toutefois). Veulerie pathétique, en laquelle pour le coup s’est fourvoyé un homme. Est-il vraiment « raisonnable » – pour soi-même, seul le matin face au miroir – de se salir si honteusement la face ? 

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Apprenant cela, Jean-Louis Porchet commentait : « Effectivement on touche le fond, et l’intérêt est qu’on peut remonter. Remonter pour aller où ? Je ne sais pas. » C’est sans issue, disait-il ainsi à demi-mot, avec une ironie légère et mélancolique, qui masquait, comprend-on, un désespoir sans fond face à un monde « devenu fou », comme il disait aussi. Un monde où l’on se prosterne devant des Judith Godrèche et où l’on crache sur Roman Polanski.

Peu après avoir pu voir The Palace en projection privée, j’ai eu le bonheur et la chance de rencontrer cet homme généreux, enthousiaste, d’une fidélité et d’un honneur sans faille dans la constance de ses choix. « Toute ma vie j’ai voulu construire des ponts, et voilà que je me retrouve maintenant face à des murs », m’avait-il écrit il y a un peu plus d’un an, quelques heures avant le terrible accident qui le dimanche 24 mars 2024, il allait voir un ami, a écrasé sa voiture contre un haut mur bordant la route le long du lac Léman. Prisonnier de son véhicule en feu, côtes et jambes brisées, il finit par être secouru. Après une longue année de bataille pour recouvrer la santé, ponctuée de multiples opérations pour sauver sa jambe aux os réduits en bouillie, endurant de terribles douleurs dues aux graves brûlures subies – jamais une plainte, toujours l’élégance d’une gaieté sincère face aux amis –, voilà qu’enfin il était de retour chez lui, brûlures cicatrisées, mobilité presque entièrement retrouvée à force de courage, d’énergie, de goût de vivre, amis fidèles et cigare quotidien (« thérapeutique » disions-nous en plaisantant) aidant.

Césars de fiel

Remontons le fil de la tragédie de Jean-Louis, mort d’avoir vu se dresser, broyant sauvagement les ponts que le producteur n’avait jamais cessé de construire, les murs de la bêtise, de la haine, de la lâcheté et de la soumission à un mouvement qui avait décrété que Roman Polanski devait être effacé.

La cabale contre le réalisateur s’était décisivement déchaînée en 2019, à la suite des fracassantes allégations de viol de Valentine Monnier[1] au moment de la sortie de J’accuse, puis du non moins fracassant sketch d’Adèle Haenel vociférant à l’annonce du Prix du meilleur réalisateur attribué à Polanski, lors de la dégoûtante cérémonie des César 2020 et de son florilège de saillies antisémites[2]

Dès lors, toute possibilité en France de produire un film dont Polanski pourrait avoir le projet – non mais quelle outrecuidance, mes sœurs ! – avait été barrée. Évaporés (ou plus exactement noyés dans leur couardise) les producteurs français – dont le réalisateur avait contribué largement à faire la fortune. #MeToo dicterait désormais sa loi, médias à l’unisson en bras armé du mouvement de « libération de la parole », avec l’onction de la classe politique – de l’oubliable Marlène Schiappa à Franck Riester « ministre de la censure », ainsi que l’avait rebaptisé Pascal Bruckner, en passant par Valérie Pécresse déclarant vaillamment que bien entendu, si elle avait su, la région Île de France aurait refusé tout financement à J’accuse.

Passons. Ou plutôt ne passons pas.

The Palace a cependant pu être produit, co-production italienne, polonaise et, grâce à Jean-Louis Porchet, suisse – sans aucun financement public – avec Cab production.

Le film, présenté à la Mostra de Venise de 2023, fut, on s’en souvient, passé au lance-flammes par la critique, dans un unanimisme qui trahissait grossièrement le parti pris de régler son compte cette fois à l’artiste Polanski – l’homme ayant déjà été décrété indésirable par les furies #MeToo. Il fallait achever le sale travail : la mise à mort symbolique définitive du cinéaste.

Leur mauvaise (ou pire : leur bonne) conscience soulagée par la misérable curée médiatique, les distributeurs français se couchèrent eux aussi,à l’exception notable d’un franc-tireur, autodidacte passionné lui aussi, Sébastien Tiveyrat. Bien entendu les exploitants de salle firent à leur tour preuve de la pleutrerie de bon ton dans le brave new world de la censure « féministe ».

En Suisse romande, le film devait cependant sortir mi-mars 2024.

Las.

Le 5 mars 2024, avait eu lieu l’audience du procès en diffamation intenté par l’actrice Charlotte Lewis à Roman Polanski. Me Delphine Meillet, avocate de Polanski, avait brillamment, et de la façon la plus implacable, démonté les mensonges grossiers et répétés de la plaignante. Les médias se rendirent parfaitement compte que l’affaire se présentait mal pour Charlotte Lewis[3], et que cette fois-ci le sacro-saint « Victimes, on vous croit », étendard intouchable de #MeToo, avait du plomb dans l’aile. Damned !

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Le 13 mars 2024 donc, soit une semaine après cette audience embarrassante pour la Cause, Le Monde, accomplissant, primus inter pares, sa triste besogne d’exécuteur des basses œuvres de #MeToo, publia un article faisant état d’accusations de « viol sur mineur » contre Roman Polanski. Lesdites accusations émanaient d’une Américaine anonyme, les faits allégués ayant prétendument eu lieu cinquante ans auparavant. Ou comment tenter de rattraper une proie qui allait leur échapper. Bien entendu une flopée de médias zélés se jeta sur l’aubaine, emboîtant allègrement le pas à l’auto-réputé « journal de référence ».

Dès le lendemain de cet article, les salles de Suisse romande annulèrent sans autre forme de procès la sortie de The Palace, prévue le mercredi suivant, et la plateforme de la RTS (Radio Télévision Suisse) révoqua séance tenante un important contrat de cession des droits du film. 

Le 24 mars 2024, le loyal Jean-Louis Porchet, désespéré par la monstrueuse lâcheté générale, bien au-delà de l’angoisse de la ruine qui s’annonçait inévitable pour Cab productions, perdait le contrôle de sa voiture et fonçait dans un mur.

Le 31 mars 2025, il mettait fin à ses jours.

Le mystère d’un acte tel que le suicide demeure toujours entier.

Il convient cependant de ne pas masquer la suite de séquences qui a précédé cette rupture tragique avec un monde si laid dans sa cruauté enrobée de poisseuse guimauve victimaire.

Jean-Louis était heureux et fier d’avoir fait The Palace, ce film proche de son cœur, qui par bien des côtés correspondait à son tempérament. Il avait ô combien raison de se féliciter d’avoir contribué à la naissance de cette œuvre. Un film cher également au regretté Michel Ciment, irremplaçable aristocrate de la critique cinématographique.

Un mensch nous a quittés. Il ne reste plus qu’à continuer, nous le lui devons, à contrarier, comme il a su le faire, le vil et vilain cours des choses, désespérant et tellement absurde. À reconstruire des ponts.


[1] Valentine Monnier prétendant pompeusement s’identifier elle-même à Zola, mais… accusant l’accusé calomnié, et point comme l’avait fait Zola les accusateurs faussaires. Involontaire et ridicule aveu de sa propre position de faussaire. Je me permets sur ce point, et sur la fabrication médiatique d’un business de la calomnie autour de Roman Polanski, de renvoyer à mon livre Qui a peur de Roman Polanski ? (Le Cherche-Midi, 2024). Il faut également lire ou relire le livre d’Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée (L’Observtoire, 2022).

[2] Voir Transfuge, https://www.transfuge.fr/2020/03/17/polanski-cesars-de-fiel/

[3] Ch. Lewis perdit en première instance, puis à nouveau en appel.

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