Odyssée vers Trinidad

Visiter Trinidad se mérite. La ville cubaine classée au patrimoine mondial de l’Unesco surnage dans un chaos post-castriste qu’il faut savoir traverser. Mais dans ses ruelles pavées, derrière des façades colorées, palais et demeures familiales témoignent du riche passé de cette bourgade qui a connu la prospérité grâce à la canne à sucre... L’article Odyssée vers Trinidad est apparu en premier sur Causeur.

Mar 30, 2025 - 11:08
 0
Odyssée vers Trinidad

Visiter Trinidad se mérite. La ville cubaine classée au patrimoine mondial de l’Unesco surnage dans un chaos post-castriste qu’il faut savoir traverser. Mais dans ses ruelles pavées, derrière des façades colorées, palais et demeures familiales témoignent du riche passé de cette bourgade qui a connu la prospérité grâce à la canne à sucre.


Le 18 octobre 2024, un black-out plonge Cuba dans le noir : une panne géante affecte la plus grosse centrale électrique de l’île caribéenne. Depuis fort longtemps, elle ne fournissait déjà plus assez de jus pour satisfaire aux besoins des 10 millions de Cubains. En 2025, les coupures se multiplient. Qu’on imagine l’enfer quotidien, sous la moiteur tropicale, dans un pays où sévit par ailleurs une grave pénurie alimentaire : ventilos et clim à l’arrêt, victuailles du congélo bonnes à jeter…

Trinidad figée dans la crise

À cinq heures de route de La Havane, la bourgade de Trinidad – classée au patrimoine mondial par l’Unesco depuis 1988 – ne vit pas ces avanies dans la liesse. S’y aventurer requiert de la détermination : faute de carburant, les bus poussifs de la compagnie Via Azul circulent de façon erratique ; mieux vaut opter pour un taxi collectif ou, mieux encore, réserver son taxi perso. Payable en devise forte, l’aller-retour se négocie autour de 300 euros. Louer une auto ? Pas conseillé : les tarifs surpassent largement ceux pratiqués en Europe, et vous paierez l’essence au prix fort – en CB, obligatoirement – dans des stations-service réservées aux seuls touristes. À Cuba, quand les pompes ne sont pas à sec, d’interminables files de voitures patientent huit heures durant pour un plein ! En outre, les véhicules de location sont une cible appréciée d’une police avide de prunes, cueillies à l’arbre du comique de situation. Préférable de confier votre escapade à un pro du volant : lui saura esquiver les nids-de-poule, lever le champignon aux points de contrôle, etc. Précaution supplémentaire : intimer de s’élancer matutinalement à votre chauffeur, et surtout pas la nuit, sur la vastitude autoroutière bitumée par les Américains… dans l’antiquité précastriste.

A lire aussi: « Django Reinhard a révélé notre peuple »

Franchies les extensions urbaines de la capitale, comme dans un film post-apocalyptique, s’offre au regard le spectacle exotique de cette piste à six voies, rapiécée, crevassée, aux lignes blanches effacées, sur laquelle de loin en loin s’époumonnent quelques américaines antédiluviennes et crachotantes, doublées à tombeau ouvert par ces rares, orgueilleuses berlines d’importation récente. Les rives de ce couloir vacant, monotone, surdimensionné, sont envahies par une luxuriante végétation invasive. Au fil du temps, elle a remplacé les zones cultivées. L’odyssée vers Trinidad commence par ce paysage de science-fiction.

Une ville préservée au charme colonial

C’est à 200 kilomètres de La Havane qu’apparaissent enfin, clairsemés, champs de canne à sucre et bananeraies. Aucun panneau indicateur ne vous signalera qu’aux deux tiers de cette autopista nacional, il faut bifurquer sur la droite. Passé la baie de Cienfuegos, la petite route serpente poétiquement, plus déserte que jamais, pour longer in fine la côte caraïbe jusqu’à Trinidad.

Les dommages de l’étalement urbain n’ont pas encore atteint le bourg amorti de la région joliment baptisée du nom de son chef-lieu : Sancti Spiritus. Trinidad culmine à moins de 100 mètres d’altitude, très en arrière du minuscule port de Casilda auquel fait face la péninsule d’Ancon, avec ses vastes plages de sable blond et sa haie d’hôtels d’inégale facture.

À lire aussi, Julien San Frax : À Sao Paulo, sans famille

Fondée en 1514 par Diego Velazquez (1465-1524), la Villa de la Santisima Trinidad connaît son apogée au tournant du xviiie siècle, la culture de la canne à sucre assurant la fortune de quelques dynasties. Cet âge d’or périclite en 1840 : le cours du sucre s’effondre sous la concurrence de Cienfuegos. Mais les édifices, eux, n’ont pas rendu l’âme : Palacio Brunet (qui abrite à présent le Museo romantico), Palacio Cantero (actuel Museo historico), demeure de la famille Valle-Iznaga (Museo de Arquitectura trinitara)… Sans compter les innombrables bâtisses aux toits de tejas francesas d’un joli rouge. Leurs façades pastel, leurs salons ajourés au mobilier colonial témoignant d’une opulence évanouie, font aujourd’hui l’orgueil du patelin, demeuré étonnamment dans son jus. Avec sa Plaza Mayor aux urnes de céramique qui miroitent au soleil, ses églises et autre Convento de San Francisco au campanile perché sur le panorama – il abrite le Museo nacional de la Lucha contra Bandidos, « bandits » en qui vous aurez reconnu les anticastristes réfugiés dans la sierra d’Escambray, et décimés par l’invincible Revolucion. Ces monuments s’égrènent dans l’entrelacs des ruelles où ne passent que de rares piétons, deux ou trois cavaliers solitaires, et quelques mototaxis. Au seuil des restaurants épars, ou de la Casa de la Musica, piétinent les inévitables rabatteurs en quête de touristes fantômes.

À l’écart des normes modernes

Si la crise endeuille Trinidad, par chance, les normes « inclusives » qui de nos jours régentent les hauts-lieux du tourisme de masse n’ont pas encore assigné la voirie au lot de contraintes visant chaque segment de la transhumance : ici, pas de passerelles pour les Samsonite à roulettes, de parcours fléchés pour les aveugles, d’aires de jeu pour les marmailles, de rampes pour les vieillards. Trésor multiséculaire de Trinidad, ses ruelles pavées de chinas pelonas, galets calcaires polis par les alluvions, conservent leur aspect d’origine. Comme autrefois, le marcheur doit s’accommoder de la rudesse de ce pavement lustré, inégal et pentu.

Les guides ne manquent toutefois pas de rappeler que ces empierrements servirent de ballasts aux galions chargés d’esclaves importés d’Afrique pour trimer aux plantations. Ni de vous vendre, à 16 kilomètres de Trinidad, le pèlerinage à la Torre Iznaga, millésimée 1820 et haute de 44 mètres, d’où l’on surveillait, paraît-il, les ilotes du domaine. Une version moins autorisée assure qu’on y sonnait, tout simplement, l’angélus.


Trinidad

Meilleure période : février, mars, avril.

Y aller depuis La Havane. En bus : www.viaazul.wetransp.com ; en taxi : Agence Estaban, tél. mobile (WhatsApp) + 53 52 71 01 65 (très fiable).

Se loger : Mansion Alameda (www.mansionalameda.com), Casa Brava Trinidad (www.casabravahotel.com). Playa Ancon (à 12 km de Trinidad) : Hôtel Melia Trinidad Peninsula (www.meliacuba.com). À éviter : Hôtel Trinidad Grand Iberostar.

À lire : Guide Lonely Planet Cuba, 2024 (nouvelle édition à paraître en avril 2025).

Cuba - 11ed

Price: 22,00 €

14 used & new available from 15,71 €

L’article Odyssée vers Trinidad est apparu en premier sur Causeur.