Sacré Charlemagne !

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie… L’article Sacré Charlemagne ! est apparu en premier sur Causeur.

Mar 2, 2025 - 15:09
 0
Sacré Charlemagne !

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


« Souviens-toi la dernière fois que tu as fais quelque chose pour la première fois. » Lue dans les toilettes d’un bar d’une ville du Nord de la France, cette inscription, d’abord, m’interpelle.

Pour tout dire, elle me plaît. Je la trouve mignonne, intelligente, vive ; elle change surtout des sempiternelles et redondantes « Nique la police ! », « Laetitia, je te baise ! », « Cherche mec pour amitié virile et plus si affinité. 06 (…) Dylan. ». J’en passe et des meilleures.

Je la relis ; je commence à jouer le jeu, à chercher dans ma vieille mémoire plus usée qu’un Kleenex dans la poche d’un covidé. Soudain, je m’arrête ; je me rends compte qu’il y a quelque chose qui cloche. Bon Dieu, mais c’est bien sûr ! fis-je, tel un Bourrel amiénois. Cette faute d’orthographe, magnifique, imparable, sublime dans sa laideur : « (…) que tu as fais quelque chose (…) » au lieu de « (…) que tu as fait quelque chose (…) ». Des fautes, c’est vrai, on en fait tous.

Et qui suis-je pour me permettre de corriger ce ou cette Restif de La Bretonne du grand Nord ? Mais là, tout de même. Ecrire sur les murs des toilettes, ce n’est pas anodin ; il faut un élan, un élan du cœur, de l’esprit. Une pensée. C’est comme si je me mettais à écrire sur la porte du WC d’un bistrot d’Amiens : « Pascale, ma sauvageone, je t’aime ! » Je ne suis peut-être qu’un boomer, qu’un vieillard de 69 ans, un mec à l’ancienne, mais je trouve que lestée de cette faute, mon inscription perdrait de sa puissance, de son intention. Et ne me dites surtout pas que trop de « n » tue l’amour !

À lire aussi, Philippe Lacoche : Alphonse défonce le chômage

Alors, perturbé par le « que tu as fais », j’en perds mon idée initiale et me mets à penser à ma première journée d’école. C’était en septembre 1959 ; j’avais trois ans. Je me souviens encore de ce jour de rentrée dans les bâtiments provisoires et tout gris de l’école maternelle de la cité Roosevelt, à Tergnier (Aisne). L’institutrice s’appelait Mme Magnier. Elle était blonde, la trentaine. J’avais refusé de m’asseoir, furieux que Charlemagne et sa fichue idée m’eussent extirpé de l’univers merveilleux de mes jeux d’enfants. Mme Magnier ne savait plus quoi faire ; elle était désolée. Quand mon grand-père Alfred, un ancien Poilu, aux moustaches sévères et de neige, mais au cœur tendre, vint me rechercher vers 11h30, elle lui dit :

Je ne sais pas ce qu’on va en faire !

Il avait dû rigoler, Pépère ; peut-être qu’il se souvenait que l’obtention de son grade de caporal, en 1914, il la devait au fait qu’il sût lire, écrire et compter. Il nous racontait qu’il faisait ses devoirs, éclairé d’une chandelle, après avoir donné un coup de main à la ferme de ses parents, à Catillon-sur-Sambre, dans le Nord. L’après-midi, je consentis à m’asseoir. Le soir, Mme Magnier avait retrouvé le sourire. Et mon caporal de grand-père, aussi.

L’article Sacré Charlemagne ! est apparu en premier sur Causeur.