« Ihsane » ou le premier meurtre
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Ce qui se voulait peut-être un manifeste humaniste ne dépasse guère le niveau d’un pittoresque divertissement oriental.
Pour ceux qui prédisent le Grand Remplacement, dénoncent la main mise des Frères musulmans sur les mosquées ou redoutent l’islamisation rampante de la société, Ihsane, spectacle présenté au Théâtre du Châtelet par le Ballet du Grand-Théâtre de Genève, pourrait représenter quelque chose de parfaitement éloquent, sinon d’extraordinairement représentatif de l’évolution de la société.
Qu’une compagnie de danse attachée au principal théâtre de la Cité de Calvin débarque à Paris avec un spectacle où tout s’affiche en langue arabe, où l’un des protagonistes incite le public à répéter des mots arabes, où les décors et les costumes, plutôt réussis par ailleurs, sont d’inspiration arabe, voilà qui est effectivement assez décoiffant. D’aucuns y verront un signe des temps, quitte à passer pour xénophobes, terriblement réactionnaires, sinon carrément fascisants.
Premier meurtre homophobe avéré
Le propos d’Ihsane, tel qu’il est développé dans le programme, et même si sur scène il n’est pas vraiment lisible, ce propos est des plus respectables. L’auteur de l’ouvrage, Sidi Larbi Cherkaoui, rappelle et dénonce un acte effroyable : ce qu’il faut bien nommer la mise à mort, à Liège, en 2012, d’un jeune homme de trente-deux ans, Ihsane Jarfi, massacré par un groupe de quatre individus, dont un musulman, avec lesquels, à la sortie d’un bar gay, il avait eu la folie d’embarquer en voiture. Après l’avoir agoni d’injures haineuses, roué de coups avec une violence inouïe et enfin étranglé, ces hommes ont abandonné en rase campagne son corps pantelant et totalement défiguré. Une mise à mort d’une effroyable barbarie, « premier meurtre homophobe avéré en Belgique », dont on comprend qu’elle ait révulsé Cherkaoui qui se définit lui même comme « artiste, queer et arabe ».
Las ! Autant le crime qu’il dénonce est atroce, autant son hommage rendu à la victime apparait gentillet et décoratif.
Un sujet si grave
Décors simples, mais spectaculaires d’Amine Amharech ; costumes joliment dessinés aux teintes de l’aurore d’Amine Bendriouich ; belles compositions musicales de Jasser Haj Youssef, exécutées en fond de scène par tout un groupe de musiciens et de chanteurs ; éclairages éloquents de Fabiana Piccioli ; vidéos de Maxime Guislain : rien dans Ihsane n’est indifférent.
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Et pourtant, l’ouvrage n’est rien d’autre chose qu’anecdotique, interminable, sans grand caractère. Comme tant de choses chez Cherkaoui, le propos apparaît superficiel et peu cohérent. Et d’un sujet si grave, il ne reste rien qu’une fantaisie orientale ensanglantée où les dépouilles tragiques d’un mouton font écho au corps du sacrifié et rappellent peut-être les folies meurtrières de l’islam.
La chorégraphie, puisque chorégraphie il y a, fait songer à un spectacle folklorique tels qu’on en voit lors des festivals d’été à Marrakech. Cela n’arrange rien. Et surtout ne consolide pas un propos parfaitement confus. Seule, au début du spectacle, une très belle séquence montre les nombreux danseurs édifiant avec leurs bras des images superbement architecturées, quand plus tard seules quelques cabrioles évoquent la violence du crime.
Un environnement flatteur
Bref, le travail de Sidi Larbi Cherkaoui est semblable à ce qu’il a toujours été. Gentil, facile, mis en scène dans un environnement plutôt flatteur, mais dépourvu d’intérêt réel, ou, pour mieux dire, parfaitement creux et partant aimablement ennuyeux.
Mais comment, dira-t-on, ce garçon né à Anvers, mi-Marocain, mi-Flamand, a-t-il échoué à Genève où le public du Grand-Théâtre a eu la primeur de Ihsane qui y a été créé en novembre 2024 ? C’est que le directeur de cette grande salle lyrique, le Suisse Aviel Cahn, qui avait été précédemment à la tête de l’Opéra de Flandres, à Anvers, a fait nommer directeur du Ballet de Genève dès 2022 celui qu’il avait connu à Anvers. Ce désormais vénérable ballet, qui avait été fondé en 1962 avec Janine Charrat au moment de la renaissance du Grand Théâtre de Genève ravagé par un incendie une décennie plus tôt, a vu se succéder un aussi grand nombre de directeurs qu’il a connu de générations de danseurs. On ne sait ce que pense le public genevois du profil actuel de la compagnie dont le niveau technique reste excellent, même s’il est peut-être hasardeux d’en juger avec ce spectacle-ci. Mais on peut se demander, non sans ironie, si la vieille société protestante genevoise apprécie follement de voir l’austère ville de Calvin, qui jadis avait été aussi le fief d’un prince-évêque du Saint-Empire, aujourd’hui représentée à Paris par un spectacle de culture arabe.
« Ihsane », par le Ballet du Grand-Théâtre de Genève, jusqu’au 6 avril 2025.
Autre programme de la même compagnie avec des chorégraphies de Sharon Eyal, Aszure Barton, Damien Jalet et Sidi Larbi Cherkaoui, du 10 au 13 avril.
Théâtre du Châtelet
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