Erdogan: de persécuté à persécuteur

En Turquie, l'incarcération controversée du maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu, accusé de corruption mais soutenu par des milliers de manifestants dénonçant une atteinte à la démocratie, aggrave la tension politique face au président Erdogan. Comme un air de déjà vu, observe Gil Mihaely... L’article Erdogan: de persécuté à persécuteur est apparu en premier sur Causeur.

Mar 24, 2025 - 17:19
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Erdogan: de persécuté à persécuteur

En Turquie, l’incarcération controversée du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, accusé de corruption mais soutenu par des milliers de manifestants dénonçant une atteinte à la démocratie, aggrave la tension politique face au président Erdogan. Comme un air de déjà vu, observe Gil Mihaely.


En Turquie, l’histoire semble parfois bégayer. En 1998, Recep Tayyip Erdoğan, alors maire d’Istanbul et surtout jeune et prometteur leader de la mouvance islamiste turque, était condamné à la prison pour avoir récité un poème jugé contraire à la laïcité. Un coup politique qui avait lancé son ascension vers le pouvoir en 2003.

Vingt-cinq ans plus tard, les rôles sont inversés. Le jeune et prometteur maire d’Istanbul est Ekrem İmamoğlu, figure montante de l’opposition, porteur d’un discours modéré et libéral. M. İmamoğlu incarne l’espoir d’une alternance dans un pays aux mains de l’AKP, un parti dont le logiciel politique s’inspire des Frères musulmans. Mais à mesure que sa popularité s’affirme et que celle de l’AKP décline, la machine politico-judiciaire, désormais entre les mains de ceux qui furent les victimes de 1998, se met en branle pour tenter de neutraliser celui qui se réclame des forces hégémoniques d’avant Erdoğan. Son arrestation il y a quelques jours s’inscrit dans un cycle bien connu en Turquie : un pouvoir qui instrumentalise les institutions pour se préserver, quitte à en compromettre les fondements démocratiques.

Accusations de corruption, et pire encore…

La trajectoire d’İmamoğlu avait déjà été freinée une première fois en décembre 2022, lorsqu’il fut condamné à deux ans et sept mois de prison, assortis – ce qui est l’essentiel pour le pouvoir en place – d’une interdiction d’exercer des fonctions électives, pour avoir prétendument insulté les membres du Haut Conseil électoral. Il aurait déclaré en public que « ceux qui ont annulé les élections sont des idiots ». Déjà, beaucoup, tant en Turquie qu’à l’étranger, y voyaient un usage sélectif du droit à des fins partisanes visant à écarter un rival potentiel d’Erdoğan en vue de la présidentielle.

Mais cette fois, il ne s’agit plus de déclarations, mais d’accusations de corruption, de blanchiment d’argent et de liens présumés avec le PKK, organisation classée comme terroriste par Ankara. İmamoğlu risque donc une très lourde condamnation pour des crimes graves. L’accusation de liens avec le PKK – la plus grave – est particulièrement savoureuse, car pendant que les différents services préparaient le dossier contre lui, les relations entre la Turquie et les Kurdes étaient en train de se métamorphoser.

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Depuis quatre décennies, le conflit opposant l’État turc au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a coûté des dizaines de milliers de vies et durablement fracturé la société turque. Le dialogue, tenté à plusieurs reprises, a toujours échoué, étouffé par la méfiance, les intérêts politiques à court terme et les logiques de domination réciproque. C’est dans ce contexte lourd, marqué par l’histoire, que Recep Tayyip Erdoğan a surpris l’opinion publique en rouvrant, en 2024, la porte à un règlement pacifique. Ce qui, pendant longtemps, aurait relevé de l’impensable : une ouverture vers le PKK, avec pour horizon la fin des hostilités armées.

Le tournant s’amorce en octobre 2024, lorsque Devlet Bahçeli, leader du MHP, parti ultranationaliste et allié clé d’Erdoğan, propose de libérer conditionnellement Abdullah Öcalan, le chef du PKK emprisonné depuis 2000, à condition qu’il appelle à la dissolution de l’organisation. L’initiative, aussi inattendue qu’ambiguë, est rapidement relayée – et validée – par Erdoğan lui-même. En qualifiant cette proposition de « fenêtre d’opportunité historique », le président turc amorce un changement de cap spectaculaire. Jusque-là, il s’était présenté comme le pourfendeur intransigeant du « terrorisme kurde », n’hésitant pas à criminaliser jusqu’aux formes politiques d’expression kurde. Mais désormais, dans un contexte régional tendu et avec une volonté affichée de pacification intérieure, le pouvoir semble prêt à reconsidérer ses lignes rouges.

PKK, un tournant historique

Le leader kurde, longtemps tenu au silence, se dit prêt à « contribuer à un nouveau paradigme » et évoque, pour la première fois depuis des années, la possibilité d’un appel officiel à la fin de la lutte armée. Le 27 février 2025, son message est rendu public : il appelle le PKK à déposer les armes et à se dissoudre. Le geste est historique. Et il ne tarde pas à produire ses effets : dès le 1er mars, le PKK annonce un cessez-le-feu unilatéral.

Face à ces avancées, Erdoğan se positionne comme l’architecte de la paix, saluant l’entrée de la Turquie dans une « nouvelle ère sans terrorisme ». Cette manœuvre s’inscrit aussi dans un contexte de recomposition électorale : après les élections municipales de 2024, qui ont renforcé l’opposition, Erdoğan cherche à gagner à nouveau le cœur des Kurdes, électorat crucial dans toute présidentielle future. Il faut savoir que les Kurdes, ennemis irréductibles des kémalistes laïcs et nationalistes, étaient presque ipso facto les alliés naturels des islamistes, pour qui le dénominateur religieux permettait de créer un front commun contre la mouvance dominante en Turquie des années 1920 jusqu’à la fin du XXe siècle. Ensuite, une fois au pouvoir, Erdoğan avait fusionné islamisme et nationalisme turc – purgé de son athéisme et de son laïcisme – pour forger, notamment sur le dos des Kurdes redevenus ennemis, la synthèse AKP. Pourquoi donc, en ce moment précis, poursuivre un responsable politique pour avoir suivi la même voie ? Effectivement, la réponse est ailleurs.

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L’affaire survient dans un contexte politique tendu, à l’approche d’échéances électorales majeures, et vise manifestement à affaiblir l’opposition en décapitant l’une de ses figures les plus populaires en vue de l’élection présidentielle de 2028. Selon la Constitution turque en vigueur, il n’est pas possible d’exercer plus de deux mandats présidentiels, et donc, en l’état actuel du droit, Erdoğan ne pourrait pas se représenter. Sauf s’il parvient à réunir la majorité qualifiée nécessaire. Ce qui est impossible sans le soutien des partis kurdes, car justement le AKP est en perte de vitesse électorale. Tout devient donc clair : on courtise les Kurdes et on élimine l’adversaire le plus dangereux, afin d’accéder à un troisième mandat et, pourquoi pas, à une présidence à vie et au titre d’Atatürk.

Qui a le droit ?

Mais la manœuvre d’Erdoğan se heurte à une résistance non négligeable. Dans les grandes villes turques comme Istanbul, Ankara – dont le maire d’opposition semble lui aussi visé par le pouvoir – et Izmir, des manifestations massives éclatent pour dénoncer ce que beaucoup qualifient d’atteinte grave à l’État de droit. Plus d’un millier de personnes sont arrêtées en Turquie, parmi lesquelles des journalistes, des avocats, des opposants, dans une répression qui rappelle l’après-coup d’État manqué de l’été 2016.

L’opposition institutionnelle se met, elle aussi, en ordre de bataille, et le Parti républicain du peuple (CHP, fondé par Kemal Atatürk) annonce qu’il maintient İmamoğlu comme candidat officiel pour la présidentielle de 2028. À l’image d’un Erdoğan autrefois victime du système, İmamoğlu incarne désormais l’idée d’une démocratie muselée mais non vaincue. Son arrestation, censée le discréditer, pourrait au contraire renforcer son image dans une société turque où la mémoire politique collective reste marquée par la figure du leader persécuté devenu victorieux. Et ce qui est curieux, c’est que l’homme ayant subi ce même traitement en 1998 est aujourd’hui aux commandes. À l’époque, la condamnation d’Erdoğan avait ouvert la voie à un bouleversement politique majeur, mettant fin à huit décennies d’hégémonie kémaliste. En 2025, la condamnation d’un héritier du kémalisme, dont le nom signifie « le fils de l’imam », pourrait sonner le glas d’Erdoğan, l’homme qui se maintenait au pouvoir en surfant sur une synthèse islamo-nationaliste.

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