Une femme d’honneur
L'éditorial d'avril d'Elisabeth Lévy.. L’article Une femme d’honneur est apparu en premier sur Causeur.

L’éditorial d’avril d’Elisabeth Lévy
La plupart des gens pensent spontanément que lâcher un ami à terre n’est pas très glorieux. On se rêve plus volontiers en d’Artagnan qu’en Iago et même, dans le registre un peu plus sainte-nitouche, en Madame de Tourvel qu’en Merteuil. Et ce n’est pas un hasard si le premier mot du Chant des Partisans est « ami ». Or, par une maléfique inversion, la bonne société criminalise aujourd’hui la fidélité. Si un de vos amis est condamné pour masculinité toxique ou tout autre crime passible de la peine de mort sociale, à l’issue de l’un de ces procès en sorcellerie où l’accusation vaut condamnation, ces bons esprits n’auront qu’un mot d’ordre : aux abris ! Si vous tenez à votre carrière, à votre image, à vos invitations sur France Inter, désolidarisez-vous de l’individu que nous avons décidé de bannir. Pour écarter la foudre, le reniement doit être à la hauteur des attachements passés. Comment ai-je pu, toutes ces années, ne pas voir qu’un monstre se cachait derrière l’homme que je croyais connaître. Moi qui ai toujours lutté pour les femmes, je ne saurais en aucun cas cautionner de tels agissements, peu importe qu’ils soient ou non prouvés. MeToo ne renverse pas la charge de la preuve. Plus besoin de preuve.
Cette réhabilitation de la trahison, relookée en devoir citoyen, n’avait cours jusque-là que dans les régimes totalitaires où la culpabilité est contagieuse. La terreur nazie, stalinienne ou maoïste exigeait de l’enfant qu’il dénonce ses parents, de l’élève qu’il accuse le professeur, de l’ami qu’il sacrifie l’ami. Et souvent, comme Winston qui, à la fin de 1984, cède en hurlant « Faites-le à Julia ! Pas à moi ! », le malheureux s’exécutait pour sauver sa peau. On ne se permettra pas de juger des gens qui encouraient la mort ou le goulag. Mais on a le droit de trouver méprisable tous les prêchi-prêcheurs et prêcheuses qui, pour sauver leur carrière et leur valeur mondaine, acceptent de cracher publiquement sur ceux devant lesquels ils se prosternaient la veille. C’est ainsi désormais qu’on s’achète une vertu.
On se rappelle le scandale déclenché par la tribune intitulée « N’effacez pas Gérard Depardieu », parue en décembre 2023 dans Le Figaro à l’initiative de notre ami Yannis Ezziadi, traîné dans la boue et extrême droitisé pour avoir osé écrire que « lorsqu’on s’en prend ainsi à Gérard Depardieu, c’est l’art que l’on attaque ». Cette phrase, évidemment discutable, a enragé tous ceux qui prétendent juger l’art à l’aune de la moralité réelle ou supposée de l’artiste. Pour eux, que l’on conserve son amitié à un homme soupçonné de comportements disons excessifs est tout simplement intolérable.
Le 25 mars, les néo-tricoteuses, venues assister à l’exécution du monstre, font le pied de grue devant le palais de justice de Paris, où doit se tenir le procès du comédien pour agressions sexuelles. Elles attendent avec gourmandise l’occasion de pouvoir enfin le huer et montrer face caméra qu’elles sont dans le bon camp. Dans la salle d’audience, où le gotha du journalisme MeToo a pris place du côté des parties civiles, la claque des plaignantes s’efforce de repérer les soutiens du comédien, que la presse recense avec minutie. On pense aux croquantes et aux croquants, tous ces gens bien intentionnés qui, dans l’Auvergnat de Brassens, se délectent de voir le paria emmené entre deux gendarmes. Et on a plutôt envie d’être celui qui lui sourit dans son malheur. Pas de compassion pour le prédateur ! J’espère que, si un ami était condamné, même pour un crime qu’il a commis, il resterait mon ami. Mais je dois avoir une moralité défaillante.
On ne peut qu’admirer la fidélité, le courage et la classe de Fanny Ardant qui, malgré la peur qu’elle a dit éprouver, est venue le 26 mars dire à la barre son amour et son admiration pour son ami. Rien de surprenant quand on se rappelle qu’il y a quelques mois, elle défendait en « une » de Causeur Roman Polanski, un autre de ses amis honnis par la meute féministe. Autant dire que l’ardente Fanny se moque du qu’en-dira-t-on.
Devant la Cour, la comédienne ne se contente pas d’affirmer qu’elle n’a jamais vu le prévenu commettre un geste choquant (ce qui ne prouve pas qu’il n’en a jamais commis, Depardieu n’est pas non plus un ange tombé du ciel). Elle ose parler de son art : « Je suis une amie de Gérard, je le connais depuis toujours donc je peux parler pour lui. Je vais agrandir le débat en disant pourquoi Gérard est un si grand acteur. Il a le génie de donner à tous les personnages qu’il a interprétés une richesse, une contradiction, une diversité, avec le bien, le mal, la lumière, l’ombre. Toute forme de génie porte en soi quelque chose d’extravagant, d’insoumis, de dangereux. » Du côté des parties civiles, on grommelle, on s’agite, quelques protestations fusent. Visiblement, Mademoiselle Ardant a frappé dans le mille. En parlant de beauté, de grandeur, d’un homme qui peut être à la fois sombre et lumineux, elle a écrasé les médiocres de sa grandeur et de sa liberté. La preuve, c’est que dans le compte-rendu d’audience publié par Mediapart le 26 mars, il n’y a pas un mot sur son témoignage. On dirait que, pour une fois, Marine Turchi n’a pas su quoi dire.
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