Roumanie: les clés pour comprendre une élection pas comme les autres
Annulée en décembre dernier pour cause d’une ingérence numérique russe présumée, le scrutin présidentiel roumain devrait finalement se tenir en mai prochain… sans le candidat favori Calin Georgescu, disqualifié par la cour suprême. Coup d’État des juges, ou lutte légitime contre un homme sous influence étrangère ? Eléments de réponse... L’article Roumanie: les clés pour comprendre une élection pas comme les autres est apparu en premier sur Causeur.

Annulé en décembre dernier pour cause d’une ingérence numérique russe présumée, le scrutin présidentiel roumain devrait finalement se tenir en mai prochain… sans le candidat favori Calin Georgescu, disqualifié par la Cour suprême. Coup d’État des juges ou lutte légitime contre un homme sous influence étrangère ? Éléments de réponse.
Coup de tonnerre à Bucarest. Le 11 mars, on apprenait que la Cour constitutionnelle roumaine refusait définitivement au candidat populiste Calin Georgescu le droit de se présenter aux prochaines présidentielles. Trois mois plus tôt, ce dernier était arrivé en tête du premier tour de l’élection, mais avait vu son résultat invalidé en raison de soupçons d’activités numériques anormales à son bénéfice. En mai prochain se tiendra donc un nouveau scrutin, auquel le favori ne pourra donc pas participer.
Surprise
Avec près de 23% des votes exprimés lors du premier tour avorté, le succès de Calin Georgescu a constitué une immense surprise. Mais pour comprendre ce score, il convient de ne pas calquer la bipolarisation droite-gauche traditionnelle, ou les tensions entre l’Occident et la Russie, sur la vie politique roumaine. Depuis la chute du régime de Nicolae Ceausescu en 1989, la vie publique et institutionnelle du pays s’apparente plutôt à un jeu de chaises musicales, sans débat d’idées ni clivage géopolitique.
Dans ce quasi-néant, une seule conviction fait consensus : l’adhésion des Roumains au projet européen. Elle se comprend facilement si l’on s’avise que, depuis son entrée en 2007 dans l’Union, le pays a vu son salaire minimum mensuel passer de 114 € à 814 € (4050 RON) par la magie des réglementations bruxelloises.
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Idem pour la circulation libre sur le Vieux Continent, rendue possible grâce au traité de Schengen et dont la population ne voit pas les problèmes « entrants », mais uniquement les avantages « sortants ». Après des décennies de tyrannie marxiste pendant laquelle voyager à l’étranger était une gageure quasiment insurmontable, s’envoler de l’aéroport Henri-Coanda les mains dans les poches sans passer par la case police constitue un indicible plaisir.
Contrairement à ce qui a été raconté par une partie de la presse occidentale, ce n’est donc pas dans un hypothétique rejet de Bruxelles qu’il faut chercher les racines du succès de Calin Georgescu. Un député européen proche de ce dernier, Serban-Dimitrie Sturdza du parti AUR (Alliance pour l’unité des Roumains) nous a confirmé cette position : « Prétendre que nous serions anti-européens ou anti-OTAN est une escroquerie intellectuelle. Notre motivation, c’est le respect dû au peuple roumain et la promotion de nos valeurs, c’est tout. »
Compte tenue de la lassitude des Roumains vis-à-vis d’une classe politique corrompue, sans envergure, et, ainsi que nous l’évoquions plus haut, sans colonne vertébrale politique, Georgescu avait, avec ses positions traditionnelles en matière morale et religieuse et son style populiste, un boulevard devant lui, dans un pays où, au moins dans les campagnes, c’est le prêtre qui pointe ses ouailles vers le « bon » bulletin de vote les dimanches d’élections.
Un candidat antisémite ?
Reste que le personnage est sulfureux. En 2020, il déclare par exemple dans un clip publié sur Facebook que Corneliu Codreanu, le fondateur, en 1927, de la Légion de l’archange Michel, est un héros « à travers lequel parle et a parlé l’histoire nationale, et non à travers les laquais de service des puissances globalistes qui dirigent temporairement la Roumanie aujourd’hui ». Or, la Légion de l’archange Michel n’était pas une vague organisation nationaliste, mais bien un groupe ouvertement nazi, coupable de crimes via sa branche armée, la Garde de fer, entre autres contre des Juifs de Roumanie dans les années 30 et 40.
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Les déclarations pseudo-scientifiques de Georgescu ont aussi fait les choux gras de la presse roumaine : « Nous ne savons pas ce qu’est l’eau. (…) L’eau a une mémoire, et par la pollution, nous détruisons son âme. (…) Elle nous envoie des messages, mais nous ne savons pas les écouter. (…) C’est l’énergie subtile qui relie l’esprit à la matière. (…) H2O ne signifie rien. » Venant de la part d’un ingénieur agronome dûment diplômé d’un doctorat universitaire, ces déclarations ont évidemment de quoi surprendre… Mais aussi délirantes ces élucubrations soient être, elles n’ont évidemment pas servi de justification à la cour constitutionnelle pour interdire à leur auteur l’accès au suffrage universel.
Si Georgescu est privé d’élection, c’est à cause de la troublante campagne de soutien dont il a bénéficié sur le réseau social TikTok. D’après un rapport des services roumains du renseignement intérieur et du renseignement extérieur, celle-ci a été nécessairement possible grâce à l’intervention d’une structure étatique étrangère, probablement russe.
Pourquoi les enquêteurs ont-ils attendu la fin du premier tour de l’élection pour faire état de leurs soupçons sur cette campagne numérique ? Interrogé par nos soins, un membre du service de sécurité intérieure réfute l’idée d’un fiasco : « Que pouvions-nous faire en amont de l’élection ? Comment légalement empêcher une candidature qui a été validée par les instances électorales ? »
Le paysage politique roumain évolue rapidement. Chaque jour vient avec son lot de surprises. Il faudra sans aucun doute observer attentivement le résultat de George Simion, le président de l’AUR qui a repris le flambeau de Georgescu dans la course à la présidence. En réponse au Financial Times, qui lui a demandé comment il se positionne face au désir du peuple roumain de renouveler sa classe politique, Simion a affirmé : « Je suis un jeune leader, je fais partie de ce changement. »
Seules les urnes diront s’il avait raison.
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