Politiser la haine : la stratégie du buzz
Un extrait du livre de Samuel Bouron, « Politiser la haine », La Dispute, 2025. - Des livres : présentations et extraits


Nous publions un extrait du livre de Samuel Bouron, Politiser la haine, La Dispute, 2025.
Se placer du côté des « gens respectables »
Dans leur rôle de cadrage des problèmes publics, les identitaires associent un langage propre à chacune de leurs actions : « Français de souche », « racisme antiblancs », « francocide » ou encore « grand remplacement ». Ces mots constituent un moyen pour eux de fabriquer des raccourcis interprétatifs. Les musulmans sont notamment associés à l'insécurité (ils sont assimilés à des « racailles ») en même temps qu'à des mauvais pauvres (ils viendraient bénéficier des aides sociales). Surtout, les immigrés sont rendus responsables de leur sort, puisque leur comportement serait imputable à leur essence (leur culture, leur religion, leur personnalité) plutôt qu'à des logiques sociales, collectives et structurales. De cette façon, les actions médiatiques des identitaires opèrent un acte de minoration des populations musulmanes, qui sont construites comme des altérités radicales [1], infériorisées par rapport à la population majoritaire. En relayant ces actions, les médias participent à la diffusion de ces chaînes de causalité et à la construction de la stigmatisation des populations musulmanes, dans un contexte où celles-ci sont invisibilisées dans l'espace public, en particulier les femmes, plus encore lorsqu'elles portent le voile [2].
Mais ces raccourcis interprétatifs auraient peu de chances de s'imposer s'ils n'étaient pas alignés sur certains présupposés idéologiques déjà présents dans les médias grand public. Les journaux télévisés ont tendance à parler des minorités – comme c'est le cas des habitants racisés des banlieues – pour y souligner, souvent à partir des cas les plus extrêmes, les supposés problèmes d'insécurité (vols, drogue, rodéos, etc.) et de communautarisme religieux [3]. Cette médiatisation des banlieues offre un miroir saisissant de celle, folkloriste, proposée par le JT de 13 heures de TF1, des villages « authentiques » d'une France rurale des terroirs et des traditions [4]. Le cadrage audiovisuel des territoires populaires place insidieusement le normal du côté du peuple blanc, par opposition à des minorités racisées qui sont présentées par rapport à un écart avec la norme majoritaire et blanche. Certes, la réception de ces programmes télévisés ne vaut pas automatiquement adhésion et l'on sait que leur réception induit parfois des formes de résistance ou d'attention oblique [5]. Toutefois, ce constat n'empêche pas d'interroger la place des médias dans la construction des rapports sociaux de classe [6] et de race et la façon dont ils donnent la possibilité au public de réaffirmer ses positions au sein de cette structure sociale et raciale [7]. En cela, l'audiovisuel n'offre pas tant des idéologies racistes explicites que des principes de vision et de division du monde social et racial qui concordent avec les impensés de la population majoritaire [8] et qui concordent avec les visions du monde des identitaires.
À l'inverse, dans l'audiovisuel privé en particulier, la gauche, bien plus que l'extrême droite, semble nager à contre-courant. Les journaux télévisés de ces chaînes fournissent un cadre normatif propice à la mise à distance des formes jugées illégitimes d'expression de l'injustice. Les mouvements de grève sont d'autant plus disqualifiés lorsqu'ils troublent l'ordre économique – blocage des raffineries, grève des transports, etc. – ou l'ordre sécuritaire – « violences » des manifestants, etc. [9] Le micro-trottoir auprès des voyageurs restés en gare du fait d'une grève des cheminots ou les porte-parole sommés de condamner les dégâts matériels causés par des manifestants apparaissent comme autant d'invitations à ce que le public s'identifie davantage aux usagers et consommateurs des biens et des services qu'aux travailleurs dont les motivations et la colère restent souvent incomprises.
Les programmes de divertissement suivent une logique similaire, offrant des conseils pour optimiser ses achats, acquérir un logement, mais aussi l'aménager et le décorer. Ils enseignent également comment cuisiner, s'habiller ou éduquer ses enfants, participant ainsi à définir les bonnes normes et à dessiner les contours de la respectabilité sociale. Cette offre médiatique matérialise des distances entre groupes sociaux au sein des classes populaires, en valorisant plutôt les propriétaires par rapport aux locataires, ceux qui travaillent par rapport à ceux qui font grève, etc. La construction symbolique des groupes sociaux qu'opère cette offre médiatique et politique incline bien plus le public à regarder vers le bas, c'est-à-dire vers les fractions des classes populaires plus vulnérables, auprès desquelles il faut maintenir coûte que coûte une distance économique et culturelle, au détriment d'un regard porté vers le haut, c'est-à-dire vers les groupes sociaux mieux dotés, et qui semblent plus figurer comme des modèles à suivre que comme des modèles à éviter [10]. Or, sur les territoires où le vote RN semble être le mieux installé, être du côté de Marine Le Pen revient à se placer du côté des gens respectables, si bien qu'il n'est plus du tout un vote indicible, mais au contraire un motif de fierté [11]. À l'inverse, voter à gauche revient à se placer du côté des « cassos » – les fractions les plus fragilisées des classes populaires – et des immigrés, perçus comme des groupes moins respectables que le sien. Pour ces sympathisants RN, ils viendraient en France et feraient des enfants pour profiter des aides sociales, vendraient ou consommeraient de la drogue, commettraient des vols, auraient une hygiène douteuse [12].
C'est pourquoi, dans les faits divers qu'ils politisent, les identitaires se placent toujours du côté des « gens respectables », de la majorité blanche. Dans un atelier consacré à la construction d'actions pour attirer l'attention des médias, on apprend à les accompagner d'une sémantique racialisante. Le formateur-militant fait état de quatre piliers que tout bon militant devrait avoir en tête lorsqu'il imagine une future action : « l'originalité, l'audace, la finesse et l'insolence ». « Surtout, évitez d'énoncer directement des généralités et préférez partir d'un fait. » Les identitaires aiment en effet s'appuyer sur des faits divers placés sous les feux de l'actualité, qui suscitent une vive émotion : l'affaire René Galinier, le décès de soldats français en Afghanistan, etc.
« Par exemple, le restaurant "Chez papa" emploie des clandestins alors qu'il sert des produits du terroir [13]. Réfléchissez à l'angle. Qu'est-ce que vous voulez dénoncer ? Qu'est-ce que vous voulez faire ressortir ? Dans ce cas, dénoncer le patronat c'est trop vague, mais on peut préciser de quels patrons on parle. Réfléchissez aussi à qui revendiquera l'action : une association ? Les jeunes identitaires ? Le Bloc identitaire ? Ayez à l'esprit que l'objectif d'une action est double. Elle a comme objectif premier de faire interdire des concerts, comme dans le cas de la campagne contre Sniper (un groupe de rap), ou de dénoncer la malbouffe. Mais il y a un enjeu secondaire qui consiste à faire entrer une idée ou un concept dans la tête, comme "sanctuarisation du domicile" dans le cas de l'affaire Galinier [14]. Enfin, réfléchissez à la façon de médiatiser, à travers un communiqué de presse, des photos ou des vidéos, en sachant qu'il faut toujours publier avant le lendemain. Dans le cas d'une prise vidéo, réfléchissez à tout, à filmer le cadre de l'action et à faire des plans généraux, à bien positionner la banderole par rapport à la caméra. Travaillez une mise en scène, comme on l'avait fait pour l'action du Quick halal : "Vous ne servez pas de cochon, ils vont venir à vous !". Donc prévoyez des slogans, des banderoles, des tracts. La banderole est intéressante parce qu'elle fixe le message. N'oubliez pas en la réalisant que le plus important, c'est la vidéo, pas les gens qui sont là. Et ne cherchez pas non plus à copier ou à faire du réchauffé. Essayez toujours d'innover. »
De cette façon, l'immigration devient dans le sens commun la principale cause des maux sociaux, éclipsant les cadrages concurrents de la gauche. Cette dernière est rendue inaudible sur les questions d'immigration, dont l'extrême droite est devenue propriétaire. Elle parvient plus difficilement à exposer ses propres chaînes de causalité dans les médias, et notamment la façon dont les rapports de pouvoir se perpétuent. Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi. Jusque dans les années 1970, le discours dominant à propos de l'immigration reposait sur un cadrage « humanitaire », mettant l'accent sur la vulnérabilité d'immigrés qui bénéficient de peu de droits et qui subissent des discriminations racistes. Mais il est concurrencé à partir des années 1990 par un discours conservateur qui associe l'immigration à un trouble à l'ordre public et à une menace pour l'unité de la nation [15]. De personnes à défendre, les immigrés deviennent ainsi progressivement des individus à combattre. Militants et sympathisants d'extrême droite se mobilisent pour faire valoir leur point de vue, et quand les médias relaient le cadrage conservateur du phénomène migratoire, ils participent dans le même temps à invisibiliser le cadrage « humanitaire » concurrent.
Pour le Rassemblement national, l'activité médiatique des identitaires est une aubaine. Le parti se propose de « remettre en ordre » la nation, en l'épurant de ses membres dont il présume qu'ils menacent son équilibre. La prise en charge politique du problème – moins de tolérance, sécurisation du territoire, etc. – est alignée sur le cadrage des identitaires, qui constituent ainsi des alliés objectifs du RN. Plus encore, les identitaires contraignent les politiques à se situer par rapport à un problème qu'ils sont parvenus à formuler et à imposer dans l'espace médiatique. La droite, et parfois au-delà, en concurrence avec le RN pour le même électorat, peut alors être tentée de reprendre la rhétorique de l'extrême droite et les propositions qu'elle formule pour tirer un bénéfice politique de ce cadrage médiatique. Indirectement, la stratégie métapolitique des identitaires contribue ainsi à tirer vers elle le débat public. On voit toute l'importance pour l'extrême droite positionnée dans le champ politique, principalement le Rassemblement national, d'être indirectement soutenue par des alliés positionnés de façon homologue dans le champ médiatique.
Samuel Bouron, Politiser la haine, La Dispute, 2025, p. 63-70.
[1] Colette Guillaumin, L'Idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Folio, 2002 (1972).
[2] Pierre Tévanian, Le Voile médiatique. Un faux débat : « l'affaire du foulard islamique », Paris, Raisons d'Agir, 2005.
[3] Jérôme Berthaut, La Banlieue du « 20 heures ». Ethnographie d'un lieu commun journalistique, Marseille, Agone, 2013.
[4] Pierre Leroux, Philippe Teillet, « La politique de l'apolitique. Le "13 heures de TF1" », Mots, n° 67, 2001, p. 59-69.
[5] Clémentine Berjaud, « Retour empirique sur l'attention oblique. Le cas des discours télévisés d'Hugo Chávez », Réseaux, n° 190-191, 2015, p. 217-246.
[6] Olivier Masclet, L'Invité permanent. La réception de la télévision dans les familles populaires, Malakoff, Armand Colin, 2018.
[7] Maxime Cervulle, Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias, Paris, Amsterdam, 2021.
[8] Franck Rebillard et Camille Noûs, « La médiatisation analysée au prisme de la racialisation. Antériorités états-uniennes et tendances de la recherche française », Réseaux, n° 223, 2020, p. 9-42.
[9] Acrimed, Les Médias contre la rue. 25 ans de démobilisation sociale, Paris, Adespote, 2021.
[10] Olivier Schwartz, « Haut, bas, fragile : sociologies du populaire. Entretien avec Annie Collovald et Olivier Schwartz », Vacarme, n° 37, 2006, p. 50-55.
[11] Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2019.
[12] Raphaël Challier, « S'engager au Front national pour ne plus être des "cassos" ? Le rôle du mépris de classe dans une campagne municipale », Sociétés contemporaines, n° 119, 2020, p. 61-87.
[13] En janvier 2009, une cinquantaine de militants avaient fait irruption dans le restaurant « Chez papa » qui avait été à la tête, l'année précédente, du mouvement des travailleurs sans-papiers.
[14] En 2010, René Galinier avait blessé deux femmes qui s'étaient introduites par effraction dans son domicile, suscitant la création d'un comité de soutien d'extrême droite. Les identitaires soutiendront de la même manière en 2013 le « bijoutier de Nice », qui avait tué un homme après s'être fait braquer.
[15] Rodney Benson, L'Immigration au prisme des médias, Rennes, PUR, 2017 (2013).