Nétanyahou : ni juges ni Hamas

La nouvelle offensive d'Israël à Gaza vise notamment à empêcher le Hamas de reconstituer ses forces militaires et de conserver son pouvoir politique. Mais de nombreuses voix soupçonnent Benyamin Nétanyahou de motivations politiciennes, alors que le pays pourrait plonger dans une crise constitutionnelle inédite... L’article Nétanyahou : ni juges ni Hamas est apparu en premier sur Causeur.

Avr 4, 2025 - 05:09
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Nétanyahou : ni juges ni Hamas

La nouvelle offensive d’Israël à Gaza vise notamment à empêcher le Hamas de reconstituer ses forces militaires et de conserver son pouvoir politique. Mais de nombreuses voix soupçonnent Benyamin Nétanyahou de motivations politiciennes, alors que le pays pourrait plonger dans une crise constitutionnelle inédite.


Dans la nuit du lundi au mardi 18 mars 2025, à 2 h 10 du matin, l’armée israélienne a lancé une attaque surprise d’envergure contre la bande de Gaza dans le cadre de l’opération baptisée « Oz VeHerev » (« Vaillance et Épée »). L’assaut, qui a duré une dizaine de minutes, a mobilisé des dizaines d’aéronefs de l’armée de l’air ainsi que des bâtiments de la marine, lesquels ont visé environ 80 cibles réparties dans l’ensemble de l’enclave palestinienne.

L’opération, suivie d’une offensive terrestre, avait plusieurs objectifs. D’abord surmonter l’impasse des négociations sur la libération des otages (sachant qu’une majorité d’Israéliens – contrairement aux familles des otages, ce qui n’est pas rien – considère que l’usage de la force est le moyen le plus efficace pour pousser le Hamas à avancer dans les discussions). Ensuite, l’État hébreu cherche à faire comprendre à l’organisation islamiste qu’il ne la combat pas seulement en tant qu’entité militaire, mais aussi en tant qu’autorité civile, et qu’au fond il ne fait pas la distinction entre les deux.

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C’est dans cette logique que six hauts responsables du gouvernement politique du mouvement ont été éliminés. Il s’agit d’Essam Al-Dalis, chef du gouvernement du Hamas dans la bande de Gaza (dont le remplaçant a subi le même sort cinq jours plus tard) ; de Mahmoud Abou Watfa, ministre de l’Intérieur, responsable des forces de police et des services de sécurité intérieure ; de Bahjat Abou Sultan, directeur général des services de sécurité intérieure ; d’Ahmad Al-Khatta, directeur général du ministère de la Justice ; d’Issam Da’alis, haut fonctionnaire chargé de la gestion quotidienne des affaires civiles ; et d’Abu Ubaida Al-Jamassi du bureau politique du Hamas.

Un effort conjoint avec les États-Unis

Le troisième but de l’offensive est d’interrompre les efforts du Hamas pour reconstituer ses forces. Profitant des semaines de cessez-le-feu, le groupe terroriste aurait, d’après les renseignements israéliens, lancé une nouvelle campagne de recrutement, et disposerait à présent d’environ 20 000 combattants en état de se lancer dans des opérations offensives. Un chiffre à comparer avec l’effectif de 30 000 combattants en armes, dont 15 000 à 20 000 combattants professionnels, dont le Hamas disposait au moment de l’attaque du 7-Octobre.

Enfin, en coordination étroite avec les États-Unis, Israël participe à un effort stratégique visant à exercer une pression militaire soutenue sur l’ensemble des acteurs de l’axe de résistance chiite : les Houthis, le Hamas, le Hezbollah, la Syrie et l’Iran. L’objectif de l’administration Trump consiste à démontrer aux acteurs régionaux et aux puissances mondiales dont ils sont les courroies de transmission que sa stratégie d’intimidation repose sur des actions concrètes et crédibles.

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L’axe américano-israélien poursuit plusieurs buts de guerre conjoints : obtenir la libération des otages, expulser le Hamas de la bande de Gaza, affaiblir durablement les capacités militaires des Houthis, et surtout forcer l’Iran à revenir à la table des négociations afin de conclure un nouvel accord nucléaire par lequel Téhéran accepterait de renoncer à l’arme atomique.

Un cessez-le-feu permanent, c’est le réarmement du Hamas

En Israël, de nombreuses voix accusent Benyamin Nétanyahou d’avoir unilatéralement rompu l’accord conclu avec le Hamas début janvier et relancé la guerre pour des raisons avant tout politiciennes. Parmi les desseins cachés qu’on lui prête, il y aurait son intention de faire revenir au gouvernement le leader de la droite messianique Itamar Ben Gvir (qui a démissionné pour protester contre l’accord, de peur qu’il ne mène à un cessez-le-feu permanent), ainsi que la volonté de continuer à faire avancer la très controversée réforme constitutionnelle. Ces accusations ne sont pas sans fondement. Toutefois, même si « Bibi » poursuit probablement plusieurs desseins en même temps – certains plus assumés que d’autres –, sa stratégie militaire ne manque pas de cohérence.

Pour le Premier ministre israélien, il est hors de question d’accepter la principale exigence du Hamas : l’instauration d’un cessez-le-feu garanti par les États-Unis, qui permettrait au mouvement islamiste de demeurer une force politico-militaire hégémonique à Gaza. D’après Nétanyahou, cela ne ferait que renforcer l’organisation islamiste, qui, selon les déclarations répétées de ses dirigeants, cherche à se réarmer pour préparer un nouveau 7-Octobre.

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Seule une liberté d’action militaire totale peut permettre à Israël de prévenir un nouveau massacre de civils sur son territoire. Et pour préserver cette liberté d’action, Nétanyahou semble prêt à risquer la vie de certains otages. Le temps où Israël était disposé à relâcher des prisonniers palestiniens condamnés pour meurtre, avec tous les risques que cela impliquait, paraît révolu. Désormais Nétanyahou n’acceptera, semble-t-il, aucune concession susceptible de permettre au Hamas de préparer un nouveau massacre : c’est, à ses yeux, une ligne rouge absolue. Il est difficile de lui donner tort sur ce point.

Enfin, la reprise des opérations coïncide avec le limogeage du chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur israélien, et avec une aggravation notable de la crise politique et constitutionnelle en Israël.

Réforme constitutionnelle et marge de manœuvre géopolitique

Depuis son arrivée au pouvoir fin 2022, Nétanyahou s’emploie à affaiblir – certains disent anéantir – le contrôle judiciaire sur le gouvernement et le Parlement. L’enjeu principal, c’est le mode de nomination des 15 juges de la Cour suprême, à la fois cour d’appel et cour constitutionnelle. Nétanyahou souhaite accroître le poids de la majorité dans les instances chargées de nommer ces hauts magistrats, afin de politiser la Cour. Cette conception de la Cour constitutionnelle n’est pas, a priori, illégitime. Seulement, la précipitation avec laquelle agit Nétanyahou semble dictée par ses intérêts conjoncturels. En clair, on a l’impression que Bibi manœuvre pour sortir de ses ennuis judiciaires ou pour accorder aux ultrareligieux, pilier de la majorité, des privilèges constituant une rupture flagrante de l’égalité. Résultat, cette réforme est suspecte, même aux yeux de conservateurs qui aimeraient voir le périmètre d’intervention des juges constitutionnels fortement restreint.

Le chef du Shin Bet et la procureure de la République, deux hauts fonctionnaires dont les responsabilités, selon la loi, incluent la sauvegarde de la démocratie (libérale) israélienne, ont clairement indiqué qu’en cas de conflit entre l’exécutif et la Cour constitutionnelle, ils obéiraient à cette dernière. Nétanyahou a décidé de les limoger – évoquant une perte de confiance –, une décision immédiatement contestée devant la Cour constitutionnelle, qui a émis une mesure conservatoire dans l’attente d’un jugement prévu le 10 avril. Or, Nétanyahou a déjà annoncé qu’il n’obéirait pas à la Cour si celle-ci venait à censurer la décision du gouvernement. Israël pourrait ainsi se retrouver plongé dans une crise constitutionnelle sans précédent, avec à la tête de l’armée, de la police et du ministère de la Sécurité intérieure des personnalités nommées par la majorité au pouvoir.

Ces deux dynamiques – crise politique et guerre – ne sont pas indépendantes l’une de l’autre. En l’absence d’une solution claire pour l’avenir de Gaza – nul ne sait véritablement comment « dé-hamasiser » la bande de Gaza, pas plus que « déradicaliser » des djihadistes –, Israël a choisi d’intensifier la pression, façon on secoue le cocotier et on voit ce qui tombe. Pour mener une telle politique, il faut un gouvernement soutenu par une majorité stable et disposée à appuyer une stratégie dite « ouverte » : une opération sans limite de durée, sans objectifs définis à l’avance, qui accorde de facto carte blanche au chef de l’exécutif. Une telle stratégie n’est pas envisageable dans le cadre constitutionnel israélien traditionnel.

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Dans ce contexte, Nétanyahou s’efforce de consolider et de renforcer son pouvoir, convaincu qu’il se trouve face à une fenêtre d’opportunité historique. Avec Trump à la Maison-Blanche, la Syrie réduite à l’état d’épave politique et géopolitique, l’Iran au plus bas depuis la guerre avec l’Irak, le Hezbollah affaibli et la branche armée du Hamas laminée, c’est la première fois depuis 1967, voire depuis 1948, que la conjoncture régionale et mondiale permettrait de faire évoluer durablement les lignes du conflit israélo-palestinien. Nétanyahou croit même que le statu quo établi en Cisjordanie depuis les accords d’Oslo en 1994 pourrait être profondément modifié au profit d’Israël. Et il est persuadé d’être l’homme providentiel, le seul à même de saisir cette occasion et de l’exploiter pleinement.

S’agissant de la durée de ses mandats à la tête de l’exécutif, Nétanyahou a déjà dépassé David Ben Gourion, le fondateur de l’État d’Israël. On aimerait croire qu’il sera capable d’accomplir autant pour l’État d’Israël.

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