Marcel Gauchet : « L’Europe est l’idiot du village global »
Nous vivons la fin de la fin de la domination occidentale du monde. Derrière la Chine, le philosophe voit se former une « fédération mondiale des autocraties ». Les Américains l'ont compris, pas les Européens qui croient béatement que la planète entière continue de les envier... L’article Marcel Gauchet : « L’Europe est l’idiot du village global » est apparu en premier sur Causeur.

Nous vivons la fin de la fin de la domination occidentale du monde. Derrière la Chine, le philosophe voit se former une « fédération mondiale des autocraties ». Les Américains l’ont compris, pas les Européens qui croient béatement que la planète entière continue de les envier.
Causeur. Le 5 mars, Emmanuel Macron a déclaré que la patrie avait besoin de nous et de notre engagement. Répondez-vous présent ?
Marcel Gauchet. Non ! Pas par antimilitarisme de principe, ni par refus de considérer les intérêts supérieurs de la patrie, mais parce que j’en ai une autre analyse que le chef de l’État – qui ne s’était jamais distingué jusqu’ici par un attachement viscéral aux intérêts supérieurs de la France. Emmanuel Macron pense surtout aux intérêts d’Emmanuel Macron et c’est tellement visible qu’il n’y a plus grand monde pour croire à sa politique. Quoi qu’il en soit, je ne vois pas de drapeaux fleurir sur les boutiques et de gens se précipiter dans les commissariats de police pour demander à rejoindre au plus vite l’armée française. C’est que le bon peuple sent bien qu’on est dans le spectacle. Emmanuel Macron a saisi l’occasion de surenchérir sur un méga-événement médiatique, l’échange surréaliste qui a eu lieu dans le bureau Ovale le 28 février entre Volodymyr Zelenski, Donald Trump et J. D. Vance. Cette scène était pour le moins sidérante et à ce titre inquiétante. Elle n’en appartient pas moins au registre du spectaculaire, de l’émotion et donc du dérisoire.
Cependant, nous vivons des bouleversements historiques qui ne sont pas totalement le fait d’Emmanuel Macron. Le revirement des États-Unis vis-à-vis de l’Ukraine n’oblige-t-il pas la France à reconsidérer sa position dans ce dossier ?
Ce n’est pas moi qui vais nier l’existence d’un changement de monde ! À coup sûr, la nature du régime russe et ses ambitions représentent pour notre pays un risque réel. Mais justement, il faut l’évaluer avec exactitude. Et on n’aurait pas dû attendre Trump pour le faire. Seulement, pas plus que ses prédécesseurs Macron ne cherche à mesurer précisément ce risque. Après la complaisance, il agite un épouvantail et joue la peur. Communication d’abord ! Les Européens ont hélas perdu les moyens intellectuels de penser la réalité. Nous sommes devenus le continent de l’irréalisme politique. L’Europe est l’idiot du village global.
Diriez-vous que Trump est plus réaliste que les Européens ?
En tout cas, il confirme que les États-Unis ont bel et bien renoncé à ce qui a été leur politique dite « multilatérale » depuis 1945, pour la bonne raison qu’ils estiment être les perdants de cette politique. Depuis leur couronnement comme champions du monde libre, les États-Unis considéraient qu’ils avaient pour mission de façonner le monde à leur image. Cette conviction a pu prendre des contours parfois messianiques mais le plus souvent, elle procédait d’un raisonnement bien plus trivial : les Américains pensaient que, si le reste du monde avait la bonne idée de leur ressembler, ils y gagneraient. C’était le fond de leur politique, qui a pris des formes successives pendant des décennies, avant d’être progressivement remise en cause depuis une quinzaine d’années. Le changement de cap date d’avant Trump. Et il continuera sans doute après lui, peut-être dans des formes plus civiles, mais non moins implacables.
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Le paradoxe, c’est que ce retrait de l’empire américain se fait dans des formes impériales.
Écartons ce mot d’« empire », aujourd’hui galvaudé. En toute rigueur, un empire se définit par l’orientation vers l’expansion territoriale. La notion ne s’applique pas aux États-Unis, même si les déclarations fantaisistes de Trump sur le Canada ou le Groenland peuvent suggérer le contraire. Quand on parle d’impérialisme américain, c’est en fait d’une politique de puissance particulièrement étendue et vigoureuse que l’on parle. Cette politique a remporté une grande victoire avec l’effondrement de l’URSS, un authentique empire, celui-là, il y a trente-cinq ans. Les Américains ont alors pensé que c’était fait, que l’histoire allait réaliser le plan et que leur modèle allait s’imposer partout. Or c’est tout autre chose qui s’est produit. Que des gens échappent à leur emprise, ils peuvent le supporter, mais qu’ils proposent un modèle concurrent, c’est intolérable. Et le pire, c’est que ce modèle a du succès. Derrière la Chine, on voit se regrouper ce que j’appellerais la « fédération mondiale des autocraties ». L’explication profonde de l’élection de Trump, c’est la perception que le monde échappe aux États-Unis. Et sur ce point, il y a un large accord des élites politiques et stratégiques américaines qui cherchent une autre direction pour défendre leurs intérêts.
Si le monde échappe aux États-Unis, il échappe encore plus à l’Europe !
Oui, la différence étant que l’Europe ne le sait pas ou ne veut pas le savoir. Nous restons des eurobéats inconscients du nouvel état du monde. Lequel se résume en une donnée : nous sommes un milliard d’Occidentaux à côté de sept milliards de non-Occidentaux. Or, ceux-là sont effectivement en train de s’occidentaliser, mais pas de la façon que nous voudrions. Ils ne cherchent pas à rejoindre les démocraties libérales, mais à acquérir à toute allure nos moyens de puissance pour les retourner contre nous. Nous vivons la fin de la fin d’une ère où le monde était dominé par l’Occident et la suite ne s’annonce pas forcément souriante.
Assistons-nous aussi à la fin de l’illusion du droit comme régulateur des relations internationales ? Revenons-nous au monde des rapports de forces assumés ?
C’est plus compliqué que cela, parce que les relations internationales se jouent sur plusieurs plans, économique, politique, culturel, chacun obéissant à son propre rythme de transformation. Sur le plan économique, l’hégémonie de l’Occident est encore largement en place. Et si la mondialisation à l’américaine, avec l’OMC et le libre-échange, a probablement vécu, de nouvelles règles vont s’imposer. Mais les échanges ne vont pas diminuer. Ce qui va reculer, en revanche, c’est la prétention occidentale d’imposer son modèle politique au reste du monde. C’est ça l’enjeu. De plus, nous avons affaire à des gens qui ont bien compris que notre foi dans le droit relevait souvent de la pure hypocrisie. Je n’ai pas besoin de détailler les exemples.
Cela dit, en Occident, la mondialisation n’a pas été vraiment heureuse…
En effet, on ne comprend rien à ce qui se passe si on ne revient pas aux dégâts de la mondialisation dans le monde occidental. Certains gagnent beaucoup mais collectivement, on a assisté à une espèce de désagrégation des sociétés occidentales qui ébranle maintenant leur sommet. Les oligarchies dirigeantes ne perdent pas seulement leur capacité à tirer profit du reste du monde, mais aussi celle de régner sur des sociétés à peu près contrôlables. Au lieu de s’accrocher à un ordre qui s’efface, nous devrions plutôt nous poser une question : Comment pouvons-nous continuer à agir politiquement dans un univers qui n’est plus à notre école ?
Donc, il existe encore un « nous » ?
Oui, même si ce « nous » n’est pas très clair dans la tête des Occidentaux, et en particulier des Français, qui continuent de penser que le reste du monde nous envie et veut être comme « nous ». Cette idée trompeuse est entretenue par l’immigration : puisque tant de gens veulent venir, c’est qu’ils ont un rêve d’Europe ou d’Amérique. Sauf que la plupart d’entre eux ne désirent que notre capitalisme et notre État social. Pas nos libertés publiques ni notre système de mœurs. L’Europe est l’endroit idéal pour développer une autre culture. L’avenir de l’Europe, cela peut être l’islam plus la Sécurité sociale.
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Dans ces conditions, que reste-t-il de l’Occident ?
Aujourd’hui, le projet de l’Occident se réduit à sa créativité scientifico-technique. C’est que nous sommes incapables de définir notre identité en assumant notre héritage, donc d’affirmer que chez nous, c’est plutôt mieux qu’ailleurs et que nous voulons continuer comme ça.
Qu’est-ce qui, chez nous, est mieux qu’ailleurs ?
L’invention de la démocratie et de tout ce que cela signifie comme univers social, intellectuel, culturel, au-delà de la vie politique. Et c’est précisément parce que ce modèle n’est pas voué à l’universalisation automatique qu’on doit le défendre. Les Européens, en tout cas leurs voix officielles, refusent d’assumer cette originalité historique, acceptant eux-mêmes de se désigner comme des criminels qui ont dévasté la planète. Raisonnons un instant par uchronie : que serait le monde d’aujourd’hui s’il n’y avait pas eu la colonisation européenne ? Beau sujet pour un romancier imaginatif !
Revenons au cadre global. Vous dites que l’Occident ne fait plus école aujourd’hui et qu’il a pour rival une « fédération des autocraties », dont la tête de pont est la Chine. Quel est le risque que demain ce soit la Chine qui « fasse école » ?
Ce n’est pas une petite question, c’est même la question pour moi. Le risque est très grand. Mais pas parce que les peuples non occidentaux seraient amoureux de l’autocratie à la chinoise. Tout le monde aspire à la liberté individuelle, personne ne veut être jeté arbitrairement en prison. Seulement, dans beaucoup de pays d’Asie ou d’Afrique, où les conditions sociales, intellectuelles, culturelles de la démocratie ne sont pas réunies, l’idée d’un régime autoritaire jouit d’une popularité spontanée incontestable. D’abord pour des raisons d’efficacité. Il faut reconnaître que la solution autocratique n’a pas que de mauvais aspects si l’on est attaché au maintien de l’ordre, à la cohésion sociale et au développement. Instaurez la démocratie en Égypte et vous aurez un bazar inimaginable, la preuve par le printemps arabe. Dans ces conditions, les régimes autoritaires apparaissent comme un moindre mal. Les Russes ont inventé une expression parlante pour décrire l’ensemble de ces peuples aux aspirations moins libérales que les nôtres. Ils appellent cela la « majorité mondiale ».

Il faut dire que ces peuples peuvent observer les excès du libéralisme des mœurs en Occident…
C’est un point fondamental aussi. Il faut distinguer à cet égard trois camps : l’Europe, les États-Unis, le reste du monde. Malgré quelques curés polonais qui continuent d’emmerder le monde et un clergé orthodoxe grec qui ne paye pas d’impôts, l’Europe est le continent de la sortie de la religion : l’empreinte normative de celle-ci s’est à peu près évanouie partout, laissant la place à un système de liberté individuelle démultipliée. Les États-Unis sont très divisés sur ce plan, mais vont quand même dans la même direction. Dans le reste du monde, où les piliers de la vie sociale restent la famille et la religion, on a une perception très négative de ce qui apparaît comme une décomposition intellectuelle, morale et sociale du monde occidental.
Cependant, en Occident aussi, beaucoup de gens – dont nombre d’électeurs de Trump – expriment un refus viscéral du wokisme et de ses lubies. Ce réveil d’un peuple oublié peut-il aboutir à une tyrannie de la majorité ?
Je ne le crois pas. Les États-Unis nous ont habitués à des revirements brutaux dans leur histoire, c’est vrai. Mais on ne va tout de même pas vers un nouveau maccarthysme. Si Trump va très vite, d’ailleurs, c’est qu’il sait que dans deux ans les élections de mi-mandat risquent de le condamner à la paralysie. Il n’a pas un consensus suffisant derrière lui pour installer une orthodoxie persécutrice anti-woke qui serait le pendant du conformisme woke actuel. Espérons juste qu’il ait porté un coup mortel à toute espèce d’orthodoxie tyrannique.
Revenons à la crise ukrainienne. Les positions des uns et des autres dépendent de l’évaluation que l’on fait de la menace russe. Quelle est la vôtre ?
Sur ce point, l’analyse est nécessairement complexe et risquée. Pour moi, cette menace, bien réelle, concerne l’environnement immédiat de la Russie. Poutine n’a que faire de l’ouest de l’Europe, mais il le considère comme une menace, non pas militaire mais culturelle, un bouillon de culture contagieux, susceptible de donner de mauvaises idées à une partie de ses sujets. Cela lui fait retrouver le réflexe stalinien du glacis à mettre entre la Russie et nous. Cette crainte est à son comble vis-à-vis de cet ancien morceau – et quel morceau – de l’Union soviétique que constitue l’Ukraine, en péril d’« ouestisation », si j’ose dire. L’autocratie chinoise comme l’autocratie russe sont agressives non pas parce qu’elles ont des réflexes impériaux ou des tentations expansionnistes, mais parce qu’elles ont peur. Parce que l’Occident est foncièrement corrupteur. La Chine communiste a longtemps résisté au modèle économico-technique occidental. Et puis elle l’a adopté, avec une facilité et une vitesse que ses dirigeants ont pu apprécier. Ils n’ont pas envie que le processus continue sur sa lancée. Tous ces régimes sont sur la défensive vis-à-vis de nous. Et dans la mesure où ils nous voient comme une menace, ils nous menacent, car la meilleure défense, c’est l’attaque, nul ne l’ignore.
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Donc, c’est encore de notre faute ?
Disons que c’est la faute de la géographie et de la tentation que nous représentons malgré nous. Les Taïwanais sont des Chinois occidentalisés, la pire chose qui puisse exister pour Pékin. Les Chinois veulent étouffer Taïwan comme ils ont étouffé Hong Kong. De même, les Ukrainiens ont le malheur d’être russes aux yeux des Russes et d’avoir des velléités d’européanisation, voire d’américanisation. Une Ukraine qui marche serait un modèle attractif pour les Russes et cela Poutine ne peut pas le tolérer.
En attendant, les Ukrainiens ne veulent pas devenir russes et les Taïwanais ne veulent pas devenir chinois. Si nous devons renoncer à imposer la démocratie, ne faut-il pas la protéger là où elle est menacée ?
Je le pense. C’est la raison pour laquelle il est essentiel d’apprécier la nature exacte de ce que veut Poutine. C’est au prix de cet effort que nous pourrons protéger les Ukrainiens. Sinon on entre dans une dynamique de conflictualité confuse dont l’Ukraine sortira détruite.
Certains pensent que nous sommes en 1938 et qu’il faut empêcher Hitler d’envahir la Pologne. D’autres assurent qu’on est en 1914 et qu’il suffit d’une étincelle pour que tout s’embrase. Qui vous convainc le plus ?
Ni les uns ni les autres. On vit autre chose. Les situations sont totalement différentes. Contrairement à Hitler, qui était un vrai impérialiste, Poutine n’est pas expansionniste. N’en déplaise aux âneries qui font autorité sur les plateaux télé, il ne cherche pas à reconstituer l’empire soviétique. Il sait parfaitement que les circonstances n’y sont pas et qu’il n’en a pas les moyens, même s’il le souhaitait, ce que je ne crois pas. Il cherche à se protéger et à préserver ce qu’il considère être le modèle russe.
Concrètement comment gérer son hostilité ?
Dans le cas ukrainien, la concession que nous ne pouvons probablement pas éviter, c’est la récupération par la Russie des régions russophones de l’Est ukrainien. Mais il faut affirmer en même temps que, pour la suite, nous sommes solidaires de l’Ukraine, que ce pays fait partie de notre sphère et qu’il est hors de question que Moscou y touche.
Donc il faut tisser encore plus de liens avec Kiev ?
Tout à fait, mais intelligemment, et en contrôlant les opérations, car il est vrai qu’il y a des gens très dangereux en Ukraine, qui ont fait beaucoup de dégâts. De ce point de vue-là, Trump n’a pas tort : s’il y a en Ukraine des usines américaines, des ouvriers américains, des mines américaines, alors Poutine y réfléchira à deux fois avant de venir les chatouiller. Aux Européens d’en faire autant.

S’il a gain de cause, et qu’il constitue son glacis dans le Donbass et en Crimée, et si le chinois Xi aussi finit par avoir gain de cause à Taïwan, ces deux-là nous laisseront tranquilles, vous en êtes sûr ?
Non, parce qu’ils auront éliminé ce qu’ils tiennent pour une menace immédiate, mais pas la menace de fond. Simplement, les choses ne se passeront plus sur le terrain militaire, mais sur le terrain diplomatico-économique : ils tenteront de donner une ossature politique à la « majorité mondiale » et d’affaiblir l’Occident par tous les moyens pacifiques.
Finalement, on en revient à la vieille question politique : qui est notre ennemi ? Contre qui la France et l’Europe doivent-elles se défendre aujourd’hui ?
Contre elles-mêmes. Contre notre effondrement intellectuel et moral. Contre notre incapacité à voir la situation à laquelle nous avons affaire et à réagir autrement que par des gesticulations et des programmes oniriques. L’Europe est devenue le continent de l’irréalisme politique. C’est l’une des raisons pour lesquelles les Européens, aujourd’hui, sont méprisés par tout le monde, non seulement par leurs ennemis russes et chinois, mais aussi par leurs alliés américains.
Il est vrai que la France fait face à d’autres menaces existentielles, en particulier l’islam radical. Mais ce combat-là, on ne le mène pas non plus.
Encore moins. On envoie de l’aide matérielle à l’Ukraine, mais contre l’islam radical, on ne fait rien.
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Cependant, est-il absurde de profiter de cette situation pour appeler les Français à un effort national ?
C’est un appel irréel à des gens qui, de toute façon, n’ont pas l’intention de fournir un quelconque effort, les uns par indifférence, les autres par absence de confiance dans la parole officielle. Et que dire des conditions pratiques de ce que pourrait être cet « effort ». Rétablir le service militaire ? L’idée est totalement décalée par rapport à l’état de la société française. L’armée peine aujourd’hui à recruter. Je souhaite bien du plaisir au sergent instructeur qui apprendrait à marcher au pas à nos jeunes gens. Sans parler des moyens matériels et donc du temps qu’il faudrait pour les mettre en place. Réarmer ? Très bien mais, là aussi, les usines ne se construisent pas en un jour. Où est la réflexion planificatrice indispensable pour coordonner une entreprise de cette ampleur ? L’effort risque bien de se réduire à un tour de vis fiscal supplémentaire dont le but initial se perdra dans les sables.
Une révolution des mentalités est-elle donc impossible ?
Encore une fois, la première condition d’une mobilisation civique, c’est la confiance majoritaire dans les personnes qui nous dirigent. Or il faut bien constater que la plupart des Français ne pensent pas être conduits par des élus responsables et soucieux de leurs intérêts. Donc nous sommes mal partis.
Face à des puissances agressives qui savent ce qu’elles veulent et ajustent leur puissance militaire en conséquence, ne devons-nous pas, nous aussi, avoir de gros biscotos pour être respectés ?
Sans doute, mais qui impressionnons-nous quand nous retirons piteusement nos troupes d’Afrique ? Commençons par le commencement : si nous voulons être respectés par Poutine, virons au moins ses mercenaires de l’Afrique ! Le groupe Wagner est-il vraiment au-dessus de nos forces ? Mais de manière générale, si nous voulons être respectés, changeons d’attitude. Posons que nous sommes porteurs d’un acquis respectable. Cessons de cultiver une culpabilité permanente à l’égard de notre passé. Qu’il y ait des pages abominables dans notre histoire, oui, bien sûr, ça ne fait aucun doute. Il n’y a pas de pays qui n’en ait pas connu. Mais entre l’arrogance obtuse et la honte mal placée, il y a la conscience lucide d’avoir à faire vivre l’héritage d’une très grande histoire dont, de surcroît, tous ou presque bénéficient aujourd’hui sur la planète, ne serait-ce que sous forme d’espérance de vie. Tant que nous n’aurons pas renoué avec une forme intelligente de fierté, nous ne pèserons pas sur la scène internationale.
Avant de nous quitter, un mot sur la crise avec l’Algérie et Boualem Sansal. Le sort de cet écrivain peut-il créer un choc salutaire ?
Le choc a existé, mais dans un public limité, malheureusement. Qui connaît Boualem Sansal dans le grand public ? Qui lit des livres ? Macron et le Quai d’Orsay l’ont bien noté et c’est ce qui explique leur mollesse tranquille. Pour une majorité de Français, l’affaire, vue de loin, n’est qu’une confirmation de plus du sentiment que nous sommes un pays en déclin. Si nous sommes incapables de tordre le bras des tyranneaux d’Alger, c’est que vraiment nous ne comptons plus pour grand-chose.
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