Les licenciements financiers existent-ils ? Le cas Ascometal

Souvent évoquée mais mal connue, la financiarisation des entreprises possède plusieurs dimensions. Focus sur son impact sur l’emploi, à travers le cas d’Ascometal.

Mar 25, 2025 - 18:06
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Les licenciements financiers existent-ils ? Le cas Ascometal

Chaque année depuis 2016, Dauphine Recherches en management et les éditions La Découverte publient L’État du management, qui dresse un état des lieux de la recherche en management en sélectionnant une dizaine de contributions sur les diverses thématiques du domaine.

Nous avons choisi d’en publier un extrait qui pose la question du lien entre la financiarisation croissante des entreprises et les licenciements. Cet article décortique le cas de l’entreprise Ascometal, qui a connu plusieurs PSE depuis 2011 et trois redressements judiciaires en dix ans. Ce faisant, il éclaire ce qu’on appelle financiarisation des entreprises et les différentes voies qu’elle emprunte.


Ascometal est une actrice clé de l’industrie sidérurgique française qui traverse une crise financière sévère marquée par une forte instabilité actionnariale et des difficultés économiques persistantes. L’histoire récente de l’entreprise révèle une série de redressements judiciaires, de restructurations et de changements de propriétaires, exacerbant ses problèmes financiers.

En 2011, le fonds d’investissement américain Apollo Global Management prend le contrôle d’Ascometal, l’endettant de près de 500 millions d’euros via un LBO. Les effectifs passent d’environ 3 000 à 2 500 employés au cours de cette période. La montée des difficultés financières force la direction à adopter une série de plans de licenciement et à réduire les coûts pour éviter la faillite, conduisant à un déclin significatif des effectifs.

Fuite des clients

La dette considérable conduit à un premier redressement judiciaire en 2014. L’offre du consortium français mené par Frank Supplisson (ancien directeur de cabinet d’Éric Besson) et soutenu par des acteurs politiques et financiers est préférée à celle du sidérurgiste brésilien Gerdau. Malgré l’engagement du consortium à maintenir l’emploi, les lacunes en matière de financement et de management apparaissent rapidement. La dégradation des installations et la fuite des clients aggravent les difficultés financières de l’entreprise.

Le deuxième redressement judiciaire intervient fin 2017.

En février 2018, face à ces difficultés, Ascometal est rachetée par le groupe sidérurgique allemand Schmolz + Bickenbach. Malgré un carnet de commandes robuste, incluant des clients prestigieux tels que PSA, Renault et Toyota, le groupe est confronté à une surcapacité dans le secteur sidérurgique européen. L’actionnaire principal promet d’investir 82 millions d’euros dans Ascometal dans le cadre d’une offre globale de 195 millions d’euros, mais les besoins importants en modernisation des installations dégradent la situation financière de l’actionnaire principal confronté à une surcapacité du secteur et à de forts mouvements sociaux dans ses usines en Allemagne.

Un troisième redressement judiciaire en dix ans

La situation se complique de nouveau en mars 2024 lorsque Ascometal est mis en redressement judiciaire, pour la troisième fois en dix ans. Schmolz + Bickenbach, devenu Swiss Steel, avait tenté de céder le pôle automobile d’Ascometal à l’Italien Venete. Intéressé dans un premier temps, Venete avait retiré son offre au motif que les investissements importants en matière de protection de l’environnement promis par Swiss Steel n’avaient pas été réalisés. Alessandro Banzato, président de Venete, émet quelques réserves sur les financements publics en complément de son apport en capital de 30 millions d’euros. Il précise d’ailleurs :

« La dégradation du contexte international, les interrogations sur la véritable valeur des stocks et le coût des opérations de désamiantage et de dépoussiérage, que refuse de prendre à sa charge l’actuel actionnaire, ont été déterminants dans l’abandon du projet de reprise. »

L’annonce de Venete a mis en lumière les nombreux défis auxquels Ascometal est confrontée (la dégradation du contexte économique, les difficultés d’approvisionnement et les crises successives des semi‑conducteurs). La situation est d’autant plus critique que le redressement judiciaire semble être la seule option viable sans un investisseur prêt à injecter des millions pour financer un besoin en fonds de roulement très important et le désamiantage et le dépoussiérage de l’usine d’Hagondange (dont le coût est estimé à 11 millions d’euros).


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Mi‑juillet 2024, le tribunal judiciaire de Strasbourg a validé la reprise du groupe sidérurgique Ascometal par le fonds d’investissement Greybull Capital, dernier candidat en lice. La quasi‑totalité des 800 emplois sont sauvés. Mais pour combien de temps encore…

Des branches aux performances inégales

Les problèmes rencontrés par Ascometal sont d’abord liés à des difficultés économiques et industrielles. En effet, cette société est structurée autour de plusieurs activités aux performances inégales. La branche mécanique générale est équilibrée. Celle de la production de billes pour roulement haut de gamme est, quant à elle, positionnée sur un marché prometteur. Enfin, la branche automobile, la plus importante, est en difficulté structurelle car elle est dépendante du diesel et exposée à la concurrence directe des usines allemandes.

La concurrence avec l’Allemagne et la Chine est problématique car ces deux pays ont investi dans des activités de « forgeron » par lesquelles passent les produits semi‑finis d’Ascometal. Pour Ascometal, le problème se pose donc en termes d’insertion de ses activités dans une chaîne globale de valeur.

Une financiarisation à plusieurs dimensions

La première manifestation de la financiarisation se trouve dans les stratégies de financement adoptées. Historiquement, Ascometal a été chargée de dettes à la suite d’un LBO [Leverage buy-out, achat par effet de levier, ndlr] initial, qui a accru significativement les charges financières, engendrant des défis notables. Cette dette élevée, en partie conséquence d’une gestion centrée sur le rendement financier immédiat, a conduit Ascometal dans un cycle de redressements judiciaires répétés.

Par exemple, à la suite d’investissements de 130 millions d’euros après 2014, l’entreprise a été confrontée à des taux d’intérêt prohibitifs de 16 % imposés par les financiers anglo‑saxons DK et Warwick. C’est donc un capitalisme sans capital qui se dessine et, quand un capital est octroyé, c’est contre un taux de rémunération (peut‑être trop) élevé.

La deuxième manifestation de la financiarisation se retrouve dans les choix des dirigeants. À plusieurs moments de l’histoire d’Ascometal, le choix se porte sur un management aux compétences plutôt financières qu’industrielles. C’est clairement le cas avec un management issu d’un cabinet ministériel. Après le premier redressement judiciaire de 2014, un affrontement à la barre du tribunal de commerce a lieu entre le sidérurgiste brésilien Gerdau et le consortium mené par Frank Supplisson.

Gerdau, seizième sidérurgiste mondial, propose une solution répondant à une certaine logique industrielle mais prévoyant de fermer les sites du Cheylas et de Fos. Celle du haut fonctionnaire présente l’avantage de reprendre la quasi‑ totalité des 1 900 salariés et de s’afficher comme française – même si les deux fonds anglo‑saxons l’accompagnent à hauteur de 21 % chacun. Les deux concurrents se sont livrés une féroce bataille. Le camp français affirmait être le seul à conserver la quasi‑totalité des emplois et se disait plus solide sur le plan industriel et financier. Côté brésilien, on tentait coûte que coûte de rassurer sur la pérennité des usines. Les compétences financières et de communication semblent l’emporter sur les compétences industrielles.


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Une espérance de vie de trois ans pour les managers

La troisième manifestation de la financiarisation se concrétise par l’instabilité du management. L’espérance de vie d’une équipe managériale est de trois ans, comme l’a montré la période précédente. Le court terme domine donc et, avec lui, des considérations uniquement financières autour des liquidités. Ezzamel et al. montrent que l’accent mis sur des résultats à court terme découle de l’idéologie de la « valeur actionnariale ».

La focalisation sur la rentabilité rapide (dans le cas d’Ascometal, il s’agit du souci de restaurer les liquidités) se traduit par une multiplication d’outils et de techniques comptables. Ces outils conduisent à arbitrer entre l’augmentation des liquidités immédiates et des objectifs de long terme qui viseraient à renforcer la solidité et la durabilité de l’entreprise.

France 3 Hauts-de-France, 2024.

En mettant en avant les exigences de rentabilité immédiate, ces pratiques comptables ne font que donner une bouffée d’oxygène temporaire à l’entreprise en attendant la prochaine crise sans régler les problèmes de fond qui auraient nécessité une recapitalisation. Pour Carr et Tomkins, c’est le système de gouvernance qui explique l’orientation à plus ou moins court terme. Dans le capitalisme anglo‑saxon, qui est associé au court‑termisme, c’est surtout la fragilité des coalitions (par rapport aux coalitions bancaires observées au Japon et en Allemagne) qui conduit à utiliser la performance financière dans une perspective de court terme. Chez Ascometal, le court‑termisme est étroitement associé à l’instabilité de la gouvernance.

Ed La Découverte Collection Repères, Fourni par l'auteur

Ce chapitre a exploré la financiarisation et son impact sur la réduction des effectifs en prenant pour exemple la société Ascometal. Historiquement, cette entreprise a traversé plusieurs restructurations, changements de propriétaire et redressements judiciaires, souvent exacerbés par de lourdes dettes et des décisions de gestion orientées vers la satisfaction des attentes financières à court terme. Nous avons détaillé le contexte de la réduction des effectifs, montrant que les décisions économiques et financières motivées par la restauration de la rentabilité sont souvent les principales raisons des suppressions d’emplois. La financiarisation, avec son influence croissante sur la gestion des entreprises, promeut un environnement où les raisonnements financiers dominent, menant à des pratiques comme les licenciements et les restructurations pour améliorer les performances à court terme.

(*) Titre et intertitres ont été choisis par la rédaction de The Conversation.The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.