Le retour des pères après la Seconde Guerre mondiale : un tournant dans l’histoire des familles en France ?

Après quatre ou cinq ans sans contact ou presque, les pères séparés de leurs familles par la Seconde Guerre mondiale ont-ils si facilement renoué les liens avec leurs enfants ?

Mar 5, 2025 - 17:45
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Le retour des pères après la Seconde Guerre mondiale : un tournant dans l’histoire des familles en France ?

Pour de nombreux enfants séparés de leur père par la Seconde Guerre mondiale, la Libération de la France à partir de 1944, puis la capitulation de l’Allemagne nazie en 1945 ont ouvert l’espoir de retrouvailles. Mais lorsque ces retours ont effectivement eu lieu, après quatre ou cinq ans sans contact ou presque, a-t-il été si facile pour les hommes absents de réintégrer le foyer et de reprendre leur place auprès des enfants ?

Autrice de la Seconde Guerre mondiale des enfants, l’historienne Camille Mahé s’est penchée plus particulièrement dans le panorama collectif Être père. Une histoire plurielle de la paternité (XVᵉ siècle-XXᵉ siècle) de cette « lente et difficile recomposition des liens pères-enfants » qui a marqué des familles pour des décennies. Interview.


Dans vos travaux, vous citez cette phrase de Françoise Dolto selon laquelle en France, pendant la Seconde Guerre mondiale, « on ne risquait pas tellement la mort, mais cela a été la mort des relations ». Quelle a été l’ampleur de cette « mort des relations » entre pères et enfants ?

Camille Mahé : Françoise Dolto est une pédiatre et psychanalyste française, rappelons-le, et sa remarque peut surprendre quand on évoque un contexte de guerre. Pour bien la comprendre, il faut la remettre en perspective.

Le cas de la France est assez spécifique pendant la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’en mai 1940, il n’y a pas de combat sur le sol français et, après l’attaque allemande, les affrontements cessent rapidement. Avec l’armistice du 22 juin 1940 et jusqu’au Débarquement de juin 1944, la violence de guerre s’arrête théoriquement – dans les faits, la population reste exposée aux bombardements et aux exactions nazies. Mais il faut noter une différence avec le front de l’Est, où il n’y a pas de pause dans les combats et où les violences sont plus massives et systématiques.

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Au moment de l’armistice de 1940, 1,85 million de soldats sont faits prisonniers et envoyés en Allemagne dans des Oflags (abréviation de « Offizierslager », camps réservés aux officiers) ou des stalags (abréviation de « Stammlager », camp de prisonniers de guerre). Ces hommes sont assez jeunes, leur moyenne d’âge tourne autour de 30 ans. La moitié d’entre eux sont mariés et, parmi ces hommes mariés, la moitié ont des enfants.

Au-delà de ces fils et filles de prisonniers de guerre, les enfants séparés de leurs pères durant la guerre sont enfants de résistants, de déportés ou encore d’Alsaciens et Mosellans enrôlés de force dans la Wehrmacht à partir de 1942. Le STO (Service du travail obligatoire) va concerner plutôt des hommes célibataires.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, toutes les familles ne sont pas séparées mais beaucoup de pères sont absents, c’est un phénomène important et qui s’inscrit dans une durée longue, avec quatre à cinq années de séparation, ce qui est considérable rapporté à l’échelle de vie d’un jeune enfant.

Quand et comment les retrouvailles se sont-elles organisées ? Quelle place ont-elles prise dans l’espace public ?

C. M. : En France, en 1945, il s’agit de faire revenir à peu près 2 millions d’individus, dont 950 000 soldats détenus auxquels s’ajoutent 1,15 million de déportés, de requis du STO et de « Malgré-nous ».

L’organisation des rapatriements se fait assez rapidement. C’est Henri Frenay, ministre des prisonniers, des déportés et des réfugiés du gouvernement provisoire de la République française (GPRF), qui les prépare à partir de septembre 1944, dans un contexte où les réseaux ferroviaires et routiers ont été en partie détruits par les combats de la Libération. Dans l’Hexagone, les prisonniers reviennent en majorité au printemps 1945. À l’été 1945, ils sont quasiment tous rentrés alors qu’en Allemagne et en Italie, les absents ne reviennent majoritairement qu’autour de 1948.

En France, les retours sont valorisés dans la presse, on en parle beaucoup dans l’espace public. Ils sont très attendus par les familles, ils sont importants aussi sur le plan économique compte tenu de la force de travail que représentent ces 2 millions d’hommes, pour une grande partie en âge d’être actif. Il faut noter aussi qu’on est face à un gouvernement provisoire qui veut montrer ce qu’il est capable de faire et qui veut reconstruire une forme d’unité nationale.

L’image du prisonnier de guerre s’est par ailleurs transformée depuis 1940 où il incarne la honte de la défaite, avant d’être relavorisé par Vichy. En 1945, il représente désormais le sacrifice pour la patrie. On organise des fêtes pour accueillir les prisonniers qui rentrent. Le millionième prisonnier qui arrive à l’aéroport du Bourget en juin 1945 est attendu par une fanfare, des journalistes et parade dans Paris. Dans cette atmosphère de célébration, une grande partie des enfants sont assez fiers de voir leur père revenir.

Quand on parle de retrouvailles, on pense à la joie et à l’impatience. Ces sentiments ont-ils pour autant toujours dominé sur le terrain ?

C. M. : Les pères sont assez largement attendus, la joie et l’impatience sont très présentes. Mais une ambiguïté ressort des récits produits par les enfants à cette époque : journaux intimes, lettres, rédactions scolaires. Ces retours suscitent aussi beaucoup d’appréhension, et ces craintes ont été confirmées par les mémoires des témoins revenant en fin de vie sur leur expérience.

Le père peut être un inconnu, dans le cas des plus jeunes. Pour les enfants qui gardent des souvenirs de leur père, ils se sont habitués à vivre sans lui, étant donné la longueur des séparations. Un nouvel équilibre s’est mis en place dans l’espace familial, que le retour perturbe.

Lors des retrouvailles, certains enfants prennent peur ou expriment des formes de rejet face à ces pères qui reviennent sales et amaigris, loin de la figure idéalisée représentée sur la photographie du salon.

Si la dynamique globale est positive, un certain nombre d’enfants vont être déçus, inquiets face à ce qu’ils perçoivent comme une perturbation de leur quotidien. Il leur faut partager l’amour maternel, obéir à un adulte avec lequel ils n’ont pas grandi, retrouver leur place vis-à-vis de leurs frères et sœurs. Il peut y avoir des tensions et de la jalousie entre les cadets qui n’ont pas connu leur père et les aînés qui ont de bonnes relations avec lui.

La guerre a brisé des liens qui n’ont pas toujours pu se retisser et les mémoires des témoins livrées des décennies plus tard montrent que le ressentiment s’est, dans certains cas, maintenu tout au long d’une vie.

Quels sont les facteurs qui peuvent expliquer la variété des situations ? Qu’est-ce qui joue sur la facilité ou non à réintégrer le père au foyer ?

C. M. : Il y a tout un ensemble de facteurs qui s’agrègent. L’antériorité des relations et leur qualité sont les plus importants, avec l’âge. Les aînés qui avaient entre 10 et 14 ans par exemple, en 1939, sont ceux qui exprimeront le plus de joie et le moins d’appréhension en retrouvant leur père en 1945.

Puis tout dépend des échanges qui sont maintenus pendant la séparation. L’historienne Manon Pignot a montré que la Première Guerre mondiale avait été une période importante dans l’expression des sentiments paternels à travers les millions de lettres qui ont circulé.

La situation pendant la Seconde Guerre mondiale est très différente : les prisonniers sont en Allemagne où il est beaucoup plus complexe d’organiser des distributions de courrier, même si la Croix-Rouge essaie de maintenir les liens avec de petites cartes, au nombre de mots bien défini, qui passent par la censure. Il faut compter aussi avec la pénurie de papier.


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Enfin, l’expérience des pères pendant leur captivité pèse sur leur capacité à se réadapter au quotidien et sur la vie des familles. Les liens ne peuvent pas se redessiner dans les mêmes conditions entre des enfants et un père officier, emprisonné dans un Oflag et autorisé à envoyer du courrier plus fréquemment, et un père résistant torturé, puis envoyé dans un camp.

Que nous dit cette période de l’évolution des sentiments paternels au XXe siècle ? A-t-elle constitué un tournant ?

C. M. : Au milieu du XXe siècle, on est encore dans l’héritage du Code civil napoléonien qui fait du père le chef de famille et place la mère dans une position de mineure. Le fait que les femmes ne doivent plus obéissance à leur mari date seulement de février 1938 et la politique mise en œuvre par Vichy dans les années 1940 renforce la puissance paternelle. Celle-ci ne sera remplacée par l’autorité parentale qu’en 1970.

L’absence des pères va en outre engendrer toute une littérature autour de la délinquance juvénile, engendrée par un manque d’autorité que seul le père pourrait fournir tandis que la mère, contrainte de travailler, n’aurait pu fournir l’assistance affective et émotionnelle qu’elle doit aux enfants. Au même moment, des psychanalystes comme Anna Freud ou John Bowlby lient le bon développement de l’enfant à ce modèle familial.

Dans le même temps, on est à une période où les familles attendent davantage de présence du père et où l’expression des sentiments est de plus en plus forte et de plus en plus visible.

Ces débats de l’époque autour de l’autorité paternelle ont-ils des échos aujourd’hui ?

C. M. : Ces débats autour des besoins de l’enfant ont produit l’ordonnance de 1945, qui est au fondement de la justice des mineurs actuelle et qui pose qu’on ne peut pas traiter les enfants de la même manière que des adultes.

Comme en 1945, les politiques soulèvent de nouveau la question de la responsabilité des parents en cas de délinquance ou d’absentéisme scolaire. Lorsque l’ancien premier ministre Gabriel Attal porte un texte à l’Assemblée nationale pour « restaurer l’autorité » de la justice à l’égard des « mineurs délinquants » et de « leurs parents », il se situe à contre-courant du mouvement enclenché depuis la fin du XIXe siècle qui fait primer la protection sur la répression.


Propos recueillis par Aurélie DjavadiThe Conversation

Camille Mahé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.