Donald Trump : brise-tout inculte ou stratège hétérodoxe ?

D’est en ouest, des voix s’élèvent à travers le monde pour dénoncer la politique tarifaire que vient d’annoncer le président américain, politique qualifiée sans hésitation de « violente », « suicidaire », « incohérente », « inepte » ou « contraire aux règles élémentaires du commerce ». Dans Hamlet, le vieux chambellan Polonius commente ainsi le comportement apparemment erratique du personnage central : « Bien que ce soit de la folie, il y a pourtant de la méthode en cela ». Ne devons-nous pas, avant de vouer Donald Trump aux gémonies sur le plan intellectuel, nous demander s’il n’y a pas une certaine méthode derrière ses actions, et si oui, laquelle ? Tentative d’explications... L’article Donald Trump : brise-tout inculte ou stratège hétérodoxe ? est apparu en premier sur Causeur.

Avr 4, 2025 - 10:35
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Donald Trump : brise-tout inculte ou stratège hétérodoxe ?

D’est en ouest, des voix s’élèvent à travers le monde pour dénoncer la politique tarifaire que vient d’annoncer le président américain, politique qualifiée sans hésitation de « violente », « suicidaire », « incohérente », « inepte » ou « contraire aux règles élémentaires du commerce ». Dans Hamlet, le vieux chambellan Polonius commente ainsi le comportement apparemment erratique du personnage central : « Bien que ce soit de la folie, il y a pourtant de la méthode en cela ». Ne devons-nous pas, avant de vouer Donald Trump aux gémonies sur le plan intellectuel, nous demander s’il n’y a pas une certaine méthode derrière ses actions, et si oui, laquelle ? Tentative d’explications.


A 16h00, heure locale, Donald Trump a pris place, debout devant son pupitre dans la roseraie de la Maison Blanche, pour annoncer les nouveaux tarifs que les États-Unis vont imposer à leurs partenaires commerciaux. Vêtu de sa cravate rouge et de son pardessus bleu foncé, sans notes, celui qui est de loin le meilleur comédien en politique de toute la planète, a parlé du 2 avril comme du « jour de Libération » de son pays. Faisant référence au célèbre document de 1776, il a affirmé : « A mon avis, c’est un des jours les plus importants de toute l’histoire américaine. C’est notre Déclaration d’indépendance économique ». Le programme qu’il a présenté ressemblait moins à une forme de libération qu’à un acte de revanche. Selon lui, les États-Unis auraient été « pillés » par les autres nations « pendant des décennies ». Les nations amies auraient participé à ce pillage aussi bien que les nations ennemies – elles auraient même été pires que les ennemies dans la spoliation du géant américain.

Les mesures spécifiques annoncées par Trump afin de remédier à la situation qu’il a évoquée ont attiré immédiatement dénonciations et moqueries de la part de la majorité des politiques et des commentateurs, surtout en Europe. Lors d’un débat sur BFM TV le soir du 3 avril, Thierry Breton, ancien ministre français et ex-commissaire européen, incarnant toute la morgue du vieux continent à l’égard des arrivistes yankee, a tout simplement qualifié le projet trumpien de « véritable absurdité ». Pourtant, des expressions de mépris nous permettront-elles d’éviter les conséquences des tarifs américains ou au moins de pallier leurs effets ? Ne vaut-il pas mieux essayer de comprendre d’abord ce que veut le président américain et quelles sont ses motivations ?

Les Américains ne s’en balancent pas

Depuis 2017, la balance commerciale américaine affiche un solde négatif d’au moins 500 milliards de dollars. C’est surtout la conséquence des échanges avec la Chine, qui en 2024 avait un excédent commercial de 295,4 milliards de dollars avec les États-Unis, et avec l’Union européenne, qui avait un excédent de 235 milliards.

Le déficit commercial des États-Unis a ses raisons et ses conséquences. D’abord, c’est une fonction de la richesse de ce pays. Les Américains, étant la population la plus riche du monde, peuvent acheter pratiquement ce qu’ils veulent où ils veulent. En même temps, leur déficit commercial permet aux autres pays, surtout aux plus pauvres, qui ont des excédents commerciaux, de participer aux échanges économiques et ainsi d’être moins pauvres. Mais c’est ici qu’arrive un problème. Le déficit américain a permis à un des pays en développement, la Chine, qui jouit toujours du statut de pays en développement, de s’enrichir aux dépens des Américains et de rivaliser avec les États-Unis sur les plans économique et militaire. Afin de préserver l’hégémonie américaine, Trump a décidé de s’attaquer au déficit. Son message est très clair : il faut que la communauté internationale trouve une autre base, un autre lubrifiant, que le déficit américain pour garantir la circulation des biens dans le monde.

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Un autre élément important dans la création du déficit américain est la puissance du dollar, qui permet aux Américains d’acheter à l’étranger (parfois en dépit des tarifs élevés imposés par leur propre gouvernement), mais qui empêche souvent leurs industries d’exporter. Une des raisons de cette puissance est la volonté des autres pays aisés de thésauriser leurs richesses en achetant des obligations du Trésor américain, libellées bien sûr en dollars. Réduire la puissance de sa monnaie fait partie aussi du programme de Trump, à côté des nouveaux tarifs. Il s’agit d’une opération particulièrement délicate, mais pour Trump l’objectif est, non pas de mettre fin à la mondialisation, mais de redessiner le système de fond en comble. D’autres dirigeants et candidats politiques ont parlé de la nécessité de le faire ; seul Trump est passé à l’action.

Le système anti-système

Par une mise en scène théâtrale, Trump a fait de son annonce un défi, une gifle, un ultimatum, lancés au reste du monde. Mais à dire la vérité, ce n’était guère surprenant. Après son premier mandat et ses déclarations au cours de la campagne présidentielle de 2024, nul n’a pu douter que Trump ait recours à des mesures extrêmes. S’il a nommé l’avocat, Robert Lighthizer, comme son expert principal en matière de commerce international en 2017, sa nouvelle équipe de conseillers est encore plus radicale. Les Européens sont partagés entre lamentations et déclarations belliqueuses, mais ils ne peuvent pas prétendre qu’ils n’avaient rien vu venir.

Entre ces lamentations, on entend que Trump est en train de détruire le système des échanges internationaux mis en place il y a quatre-vingts ans, c’est-à-dire juste après la Seconde Guerre mondiale. En réalité, le système n’a jamais cessé de muer au cours des décennies. Le choc que Trump s’apprête à faire subir au monde a même un précédent, le « choc Nixon » de 1971. Élu en 1969, ce dernier s’est trouvé face à un désastre économique potentiel. L’inflation montait de manière alarmante dans son pays. Sa balance commerciale affichait un solde négatif et la place des États-Unis dans l’économie mondiale déclinait sans cesse. Sa part de la production économique mondiale était tombée de 35% en 1950 à 27% en 1969. La faute en était en partie au système commercial connu sous le nom de « Bretton Woods ». Les taux de change étaient stables car les devises des différents pays étaient indexées sur le dollar et le dollar était convertible en or. Mais d’autres pays voulant convertir leurs dollars en or, les réserves américaines se fondaient à vue d’œil. Nixon a mis fin à la convertibilité du dollar en or et a imposé un tarif de 10% sur toutes les importations. Le monde a en essuyé les répercussions, notamment la combinaison d’inflation et d’absence de croissance – « stagflation » – qui a caractérisé les années 1970.

Le système actuel est en partie la conséquence du choc Nixon, mais aussi de la création en 1994 de l’Ordre mondial du commerce qui est censée encadrer les échanges commerciaux et veiller au respect des principes. L’accession de la Chine à l’OMC en 2001, lui permettant de participer librement à la mondialisation, a été un autre choc pour l’économie globale. L’OMC dispose d’un Organe d’appel destiné à régler les différends entre les pays. Or, le fonctionnement de cet Organe a été bloqué par les États-Unis qui refuse de nommer des membres du panel de sept arbitres. Ce refus a commencé sous Obama, mais c’est sous Trump en 2019 que l’Organe est devenu totalement inopérant. L’action américaine a pour motif la tendance de cet instance – selon les États-Unis – à aller trop loin dans l’interprétation des règles, en se substituant au législateur. C’est ainsi que l’Organe, en 2013, a rendu un jugement très favorable à la Chine, en acceptant une définition d’une entreprise d’État qui a permis à de nombreuses sociétés chinoises subventionnées par leur gouvernement de commercer en toute liberté. C’est aussi l’OMC qui permet à la Chine, deuxième économie mondiale, de jouir du statut de pays en développement.

Les tarifs de Trump sont ainsi destinés d’abord à bafouer les règles de l’OMC, selon lesquelles de telles mesures sont inadmissibles. Le président indique ainsi que ce système a déjà cessé de fonctionner. Un nouveau système doit donc naître des cendres de l’actuel, mais il faut d’abord réduire ce dernier en cendres.

Tableau de chasse

Lors de sa conférence de presse, Trump a brandi un tableau qui listait les principaux partenaires commerciaux des États-Unis en spécifiant les tarifs que, selon lui, ces derniers appliquent aux exportations américaines, suivis des tarifs que Trump va leur imposer. Le président américain a déjà imposé des tarifs de 25% sur les importations d’acier, d’aluminium et de voitures achevées. Maintenant il impose d’autres tarifs adaptés à chaque partenaire. Il a prétendu que son équipe a calculé le niveau des tarifs imposés par les partenaires – par exemple, 67% par la Chine, 39% par l’UE, 46% par le Japon – en prenant en compte les tarifs en tant que tels, la manière dont ces pays auraient « manipulé » leur devise, la TVA et d’autres mesures non-tarifaires comme les normes de sécurité. En réalité, le chiffre n’est que l’excédent commercial de chaque pays avec États-Unis divisé par le volume de ses exportations vers l’Amérique. La riposte trumpienne est le même pourcentage coupé en deux par pure bonté car, dit-il, « nous sommes très gentils ». Il y a un tarif minimum de 10% pour tous les pays, même ceux qui ont un déficit dans le commerce des biens avec les États-Unis, comme le Royaume Uni, ou qui ont déjà un accord commercial avec les Américains, comme l’Australie. La Russie ne figure pas dans le tableau, car les échanges sont très réduits actuellement. Le Canada et le Mexique sont absents car ils sont déjà dans le collimateur de Trump dans le cadre de l’Accord de libre-échange nord-américain, signé en 1994 et renégocié par Trump en 2020.

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Les pays les plus durement touchés sont la Chine, à 34%, le Japon à 24%, l’Inde à 26%, la Corée du Sud à 25%, le Vietnam à 46%, le Cambodge à 49% et la Thaïlande à 36% L’UE est à 20%. C’est très clairement la rivale chinoise qui est visée le plus ici, car avec des tarifs déjà imposés par Trump, le montant revient à 65%. En mai, le système « de minimis » qui permet actuellement l’entrée sans tarifs aux États-Unis de colis représentant une valeur chacun de moins de 800 dollars sera aboli. Ce système a beaucoup profité à des sites de vente en ligne chinois comme Shein. L’UE est taxée juste au moment où elle commence à se méfier elle-même des importations de la Chine, mais pour Trump elle a besoin de montrer clairement qu’elle du côté américain dans la lutte commerciale. Mais pourquoi Trump punit tellement les alliés des États-Unis que sont l’Inde, la Corée du Sud, le Vietnam, le Cambodge et la Thaïlande ? La raison est l’échec de la politique de friend shoring, c’est-à-dire la tentative de se fournir auprès de pays amis ou de concentrer les maillons des chaînes d’approvisionnement de ses propres entreprises dans ces mêmes pays. C’est l’approche adoptée par les Américains après l’imposition de tarifs à la Chine par Trump dans son premier mandat et par Biden. Le hic, c’est que la Chine a établi des usines dans ces pays amis, pendant que des entreprises dans ces pays ont réemballé des biens ou des pièces importés de Chine pour les exporter vers les États-Unis. La punition commerciale de ces pays par Trump est un signal très clair : pas de collaboration possible avec les Chinois.

On a beaucoup commenté des anomalies apparemment comiques dans le tableau de Trump : des îles inhabitées ont été imposées ou des territoires d’outre-mer ont été taxés plus que la métropole. C’est ainsi que les huit îles françaises de Saint Pierre et Miquelon se trouvent à 50% quand la France elle-même n’est qu’à 20%. Cela a permis aux commentateurs de donner libre cours à leur mépris pour l’amateurisme des Américains, mais il se peut qu’il s’agisse d’un écran de fumée pour détourner l’attention. Ce qui compte, aux yeux de Trump, c’est sûrement les négociations qui vont commencer avec les partenaires, négociations qui auront lieu d’abord dans les coulisses.

Les buts de Trump sont multiples : réduire son déficit, encourager le rapatriement des chaînes de fabrication, attirer des investissements (il prétend avoir déjà attiré 4 000 milliards de la part de grandes entreprises comme Apple, Oracle ou Taiwan Semiconductor Manufacturing Company), réduire la valeur du dollar et créer des emplois sur son sol. Les Américains parlent aussi de remplacer les revenus en provenance des impôts par d’autres en provenance des tarifs, ce qui correspond à ce qui se passait aux États-Unis dans la dernière partie du XIXe siècle. Pourtant, cela semble très difficile à réaliser.

Retaliate or negotiate

La conséquence immédiate de l’action de Trump, c’est de donner aux partenaires des Américains le choix entre la guerre commerciale ou la négociation d’un accord. Le Canada, est pour l’instant entre les deux. Les Européens se préparent à la guerre. Le Royaume Uni tente de négocier un accord limité. Le président américain veut surtout que les différents pays choisissent entre les États-Unis et la Chine. Cette dernière doit être isolée sur le plan commercial. Le nouveau système, centré sur une Amérique revigorée, a déjà été baptisé par certains économistes « l’accord Mar-a-Lago ». Verrons-nous ce nouvel âge d’or américain ou une grande récession que d’autres ont surnommée la « Trumpcession » ? En tout cas, Trump a pris un risque énorme en menaçant non seulement de chambouler tout le système mondial mais de le détruire si les autres nations ne collaborent pas avec lui.

L’article Donald Trump : brise-tout inculte ou stratège hétérodoxe ? est apparu en premier sur Causeur.