Don Carlos, en français: un évènement!
Lyrique : "Don Carlos", version primitive, en français, de ce sommet de l’opéra verdien. Reprise à l’Opéra-Bastille, dans une magnifique mise en scène. Ce long spectacle comprend deux entractes, mais on ne voit pas le temps passer, nous rassure notre critique... L’article Don Carlos, en français: un évènement! est apparu en premier sur Causeur.

Lyrique : Don Carlos, version primitive, en français, de ce sommet de l’opéra verdien. Reprise à l’Opéra-Bastille, dans une magnifique mise en scène. Ce long spectacle comprend deux entractes, mais on ne voit pas le temps passer, nous rassure notre critique.
Verdi s’était déjà confronté en 1855 aux exigences du « grand opéra » à la manière française (avec ballet, grosse machinerie et tout le tralala), avec Les vêpres siciliennes, créé comme l’on sait à l’occasion de l’Exposition universelle, sur un livret d’Eugène Scribe, en langue française, donc, pour la salle de Le Peletier – le Palais Garnier n’est pas encore en construction. Ironie, l’acte 5 s’achève, dans Palerme en insurrection, par le massacre en règle… des Français !
Livret de Joseph Méry
En 1867, un peu à contre cœur (l’excès de politesse de nos compatriotes l’agace), Verdi consent à remettre le couvert dans notre capitale bien aimée. Ce sera Don Carlos (Carlos avec un s, à l’espagnole), que lui a commandé non sans insistance le patron de l’Opéra. Adaptation d’un drame de Friedrich Schiller, le livret de Don Carlos est ainsi écrit en vers, dans la langue de Molière, par le poète journaliste Joseph Méry. Camille du Locle (à qui, pour la petite histoire, l’on devra la première mise en scène de Carmen, l’opéra de Bizet, à sa création en 1875) est alors chargé de le terminer : en 1866, Méry succombe à une maladie du larynx.
C’est, chose assez rare, cette première version en français qui est reprise à présent à l’Opéra-Bastille, dans la production de l’iconoclaste metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski, millésimée 2017. Version très différente de celle, en italien, qui triomphe généralement sur les scènes lyriques, réduite en quatre actes au lieu de cinq, et dont l’intitulé devient donc Don Carlo… sans s.
Le même Warlikowski avait produit en 2019 ce Don Carlo en idiome transalpin. Il faut savoir que Verdi, tout comme il l’a fait également pour Macbeth, composé en 1847 puis révisé par deux fois, en 1865 puis 1874, avait le génie de reprendre ses partitions pour en étoffer la puissance dramatique et en concentrer les péripéties. Composé en 1857, Simon Boccanegra ne prendra que bien plus tard la forme définitive, celle où cet opéra est généralement montré de nos jours. De la même façon, remis en chantier en 1884, Don Carlo quant à lui perd carrément la totalité du premier acte, mais étend en longueur le fameux duo du troisième acte où la reine Elisabeth congédie sa suivante Eboli, lui laissant le choix entre le couvent et l’exil.
Passions croisées
Bref, c’est en soi un événement que d’entendre Don Carlos en français, opéra monumental d’une durée de près de cinq heures (deux entractes compris, tout de même, mais on ne voit pas le temps passer !). Avec ce premier acte situé dans la forêt de Fontainebleau, prélude à la tragédie qui verra s’affronter dans une lutte sans merci le vieil autocrate Philippe II et Don Carlos, son fils, à qui le souverain d’Espagne ravit sa jeune fiancée Elisabeth de Valois, tandis qu’emprisonné comme traître, Rodrigue, marquis de Posa, l’ami de cœur de l’infant Don Carlos, se sacrifie à la cause des Flandres contre la domination espagnole, et que la princesse Eboli, dame d’honneur d’Elisabeth, secrètement éprise de Carlos et folle de jalousie, ayant compris l’amour secret que voue ce dernier à la princesse, menace de tout révéler, avant d’être prise de remord… non sans confesser avoir même couché avec Philippe !… Passions croisées, solitude du pouvoir, trahisons, sur fond de terreur religieuse, le Grand Inquisiteur aux commandes.
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Warlikowski et sa fidèle décoratrice Malgorzata Szcesniak organisent un plateau en forme de boîte qui se transforme à vue pour figurer, avec une sobre élégance minimaliste, grillagée de moucharabiech rouge vif et de murs tapissés de bois, les cadres successifs de l’action – forêt, monastère de Saint-Just, jardin de la reine, cellule de prison : l’air sublime du roi, accompagné au violoncelle, premier tableau de l’acte 4 – « Elle ne m’ai-ai-me pas ! Non, son cœur m’est fermé ! Elle ne m’aaaa jamais ai-ai-méée ! » – qui précède le duo où s’affrontent Philippe et le Grand Inquisiteur, prenant place dans un espace rétréci aux dimensions d’une petite salle de cinéma privée, vraisemblablement aménagée dans les sous-sols de l’Escurial. Bien vu.
Transposition situable quelque part entre les années 1930 et les années 1950, les costumes renvoient à un imaginaire où se marient lunettes de soleil, épaulettes Empire, costume gris, gants de cuir noir, lunettes noires pour un Grand Inquisiteur aux allures de sicaire, toilettes haute couture, diadèmes et gants blancs, robe de mariée… Les vidéos de Denis Géguin maculent ce plateau, parfois, de traces comme projetées d’une pellicule ancienne ; incidemment, sur grand écran noir et blanc, un Saturne goyesque, prunelles exorbitées, dévore tout cru un nu féminin… Au dénouement, au moment des adieux avec Elisabeth (« Lorsque tout est fini, quand ma main se retire de vos mains ») une séquence filmée nous dévoile en fond de scène un Don Carlos pistolet sur la tempe… Apparaît alors, sous les traits de Yann Collette (très bon acteur disparu des radars, ces dernières années) le muet, vivant fantôme de Charles Quint, dont un buste hyperréaliste ornait une table depuis le début du spectacle. Plastiquement, tout cela se tient très bien, et confère à cette régie une sage et subtile cohérence.
Si l’on se prend à regretter que le ténor américain Charles Castronovo peine à soutenir les exigences du rôle-titre par une émission trop faible pour la redoutable vastitude de la salle de la Bastille, et par une articulation qui ne rend pas pleinement hommage à la prosodie française, en revanche la soprano lettone Marina Rebeka campe une Elisabeth de Valois d’anthologie, tandis que le marquis de Posa, sous les traits du baryton Andrzej Filończyk, émet la puissance vocale requise et donne à Rodrigue la sensibilité du chaste ami-amant qu’il est, en réalité, pour Don Carlos (« Mon Carlos, ah ! Mon cher prince (…) Ouvre moi ton cœur, ô mon Carlos (…) « non, Carlos, ton Rodrigue t’aime (..) Nous mourrons en nous aimant », etc.). Quant à lui le baryton-basse Christian Van Horn habite un Philippe II de très haute tenue, idem pour la basse ukrainienne Alexander Tsymbalyuk en Grand Inquisiteur démoniaque, la palme revenant, dans ce cast vocal globalement bien soutenu, à la mezzo russe Ekaterina Gubanova, dont le vibrato serré, tout en nuances et d’une grande intensité, restitue toute la puissance tragique propre à la Princesse Eboli. Très sollicité dans Don Carlos, le chœur de l’Opéra de Paris fait merveille, même si, sous la baguette de la cheffe australienne Simone Young l’orchestre maison rend une interprétation assez fluide, qui gagnerait parfois à plus de tension dramatique, plus d’incandescence lyrique. Quoiqu’il en soit, l’assistance applaudit à tout rompre cette production dont on se demande bien pourquoi elle avait naguère suscité quelques huées çà et là : les Parisiens, c’est connu, sont rarement contents. Autant dire que cette reprise de Don Carlos approche le miracle.
Don Carlos. Opéra en cinq actes de Verdi. (Version en français). Avec Charles Castronovo, Andrzej Filonczyk, Maria Rebeka, Ekaterina Gubanova, Christian Van Horn, Alexander Tsymbalyuk… Direction: Simone Yung. Mise en scene: Krysztof Warilkowski. Orchestre et Choeurs de l’Opéra national de Paris.
Durée : 4h40
Opéra Bastille, les 4, 9, 12, 17, 25 avril à 18h. Le 20 avril à 14h.
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