Inde: qui était Aurangzeb, cette figure moghole source de tensions entre musulmans et hindous?
Nagpur a été secouée par de violents affrontements entre hindous et musulmans, déclenchés par une rumeur de profanation du Coran et des tensions autour du tombeau d'Aurangzeb. Cet épisode illustre une fois de plus l'instrumentalisation de l'histoire à des fins politiques en Inde... L’article Inde: qui était Aurangzeb, cette figure moghole source de tensions entre musulmans et hindous? est apparu en premier sur Causeur.

Nagpur a été secouée par de violents affrontements entre hindous et musulmans, déclenchés par une rumeur de profanation du Coran et des tensions autour du tombeau d’Aurangzeb. Cet épisode illustre une fois de plus l’instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques en Inde.
Le 17 mars 2025, la ville de Nagpur, dans l’État du Maharashtra, a été le théâtre de violents affrontements entre hindous et musulmans. À l’origine de ces émeutes, une rumeur faisant état de la profanation d’un exemplaire du Coran, mais aussi un climat de crispation autour du tombeau de l’empereur moghol Aurangzeb, personnage controversé de l’histoire indienne, comme le rapporte ABP TV1.
Les tensions couvaient depuis plusieurs semaines, alimentées par des organisations extrémistes hindoues comme le Vishwa Hindu Parishad (VHP) et le Bajrang Dal, proches du parti nationaliste au pouvoir, le Bharatiya Janata Party (BJP). Ces groupes avaient organisé des manifestations, menacé de détruire le tombeau du monarque et brûlé son effigie. « Nous avons déjà planifié et décidé [comment et quand la démolition sera effectuée], et elle aura certainement lieu », aurait même déclaré, en marge de ces manifestations, un ministre du BJP, membre du gouvernement local du Maharashtra, cité par le quotidien The Diplomat, attisant encore davantage les tensions2. Face à cette escalade, la communauté musulmane est descendue dans la rue, prête à en découdre avec ses opposants, forçant les autorités à imposer un couvre-feu.
L’ombre d’Aurangzeb sur le nationalisme hindou
Aurangzeb, qui a dirigé l’empire moghol de 1658 à 1707, est une figure controversée. Considéré comme un tyran par certains et un souverain efficace par d’autres, il a permis à son empire, qui s’étendait sur 4 millions de kilomètres carrés, d’atteindre son apogée et de devenir « la première économie du monde »3. Son règne a toutefois été marqué par de nombreuses rébellions en raison de son rigorisme religieux anti-hindou. Il n’a pas hésité à faire détruire des temples, à discriminer les soufis, une branche de l’islam qu’il considérait comme hérétique, et à instaurer des impôts discriminatoires.
Le souverain a souvent été utilisé comme un symbole par les nationalistes hindous pour justifier leur discours contre la communauté musulmane. Depuis l’accession au pouvoir du BJP en 2014, les partisans du Premier ministre Narendra Modi ont fait d’Aurangzeb une figure centrale de leur rhétorique, l’associant aux « envahisseurs » musulmans et à l’oppression orchestrée contre les hindous. En 2022, le nom d’Aurangzeb est devenu un sujet brûlant sur les réseaux sociaux lorsqu’un litige concernant une mosquée – construite sur les ruines du temple de Vishwanath, un imposant sanctuaire hindou du XVIIe siècle détruit sur ordre de l’empereur – a éclaté.
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Un tribunal a ordonné une enquête pour déterminer si la mosquée avait bien été érigée sur un ancien temple hindou. En vain. Narendra Modi, récemment reçu en grande pompe par le président Emmanuel Macron à Paris il y a un mois, a également alimenté cette rhétorique en évoquant les atrocités perpétrées par Aurangzeb. « Il a tenté de changer la civilisation par l’épée et d’écraser la culture par le fanatisme », a-t-il déclaré par le passé à India Today (2021)4, reprenant ainsi à son profit les thèses nationalistes hindoues.
Une instrumentalisation politique de l’histoire à des fins nationalistes
La sortie récente du film Chaava (Lionceau), qui retrace la rivalité entre Aurangzeb et l’empereur marathe Sambhaji Bhonsle – torturé et exécuté en 1689 par son rival –, a une fois de plus ravivé ces tensions. Accusé de déformer l’histoire pour nourrir un discours identitaire, le film illustre parfaitement la volonté de certains courants nationalistes hindous de faire porter à la communauté musulmane actuelle la responsabilité des actes d’un souverain du XVIIe siècle.
Pourtant, l’histoire est loin d’être aussi manichéenne : des rois hindous ont collaboré avec les Moghols, tandis que certains souverains musulmans ont protégé des temples hindous. Les affrontements (et massacres) entre Hindous et musulmans sont en nette recrudescence, avec pour toile de fond la guerre que se livrent l’Inde et le Pakistan sur le Cachemire, les rivalités ethnico-religieuses exacerbées sous la colonisation britannique. La figure d’Aurangzeb, loin d’être une simple référence historique, est aujourd’hui un levier idéologique puissant dans ce contexte où les nationalistes hindous cherchent à réécrire le passé pour mieux façonner le présent… Elle est devenue le symptôme d’une polarisation croissante, l’histoire de l’Inde est instrumentalisée à des fins politiques.
- https://news.abplive.com/cities/nagpur-violence-replica-of-aurangzeb-grave-burnt-rumours-spread-about-quran-burning-cm-devendra-fadnavis-1759648
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- https://thediplomat.com/2025/03/erasing-aurangzeb-to-marginalize-muslims-indias-grave-concern/
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- https://www.indiatoday.in/india/story/pm-modi-aurangzeb-invader-shivaji-protect-kashi-vishwanath-corridor-inaugurated-1887237-2021-12-13
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